La crise permanente de l'anarchisme par GASTON LEVAL

Mille-feuilles à tendance séditieuse.

La crise permanente de l'anarchisme par GASTON LEVAL

Messagepar Paul Anton » Dimanche 23 Mar 2008 18:25

La crise permanente de l'anarchisme par GASTON LEVAL

Tiré des cahiers de l'hummanisme libertaire (fin des années 60)

I
L'anarchisme, ou plus exactement ce qu’on appelle le mouvement anarchiste français, est en crise. Le congrès de Bordeaux, célébré en mai 1967, a fortement entamé la Fédération Anarchiste française qui, même en réunissant des tendances opposées afin de faire nombre (anarcho-communistes, anarcho-syndicalistes, anarcho-individualistes), comptait en tout et pour tout de trois cents à quatre cents adhérents effectifs dans toute la France. Sur ce total, une fraction est allée constituer une Fédération Anarchiste Internationale qui doit compter deux douzaines de membres, une autre fraction a formé une Fédération Anarchiste Bakouniniste dont on voudrait savoir ce qu’elle connaît de la pensée bakouninienne, et certains groupes ont repris leur autonomie. Comme il existait déjà une Fédération Anarchiste Communiste dissidente, cela fait quatre Fédérations qui, avec les groupements autonomes, doivent compter en tout et pour tout six cents adhérents sur une population de cinquante millions de personnes... L’inflation verbale ne change rien à la précision des chiffres.

D’autre part, des renseignements venus de la meilleure source ont fait savoir que le Monde Libertaire, qui est en somme comme l’organe publiquement officiel de l’anarchisme en France, ou tout du moins de son plus fort courant, compte en tout mille abonnés. Si nous admettons un nombre égal de lecteurs résultant de la vente à la criée, et nous souvenons que ce journal est la continuation du Libertaire qui vendait quinze mille exemplaires à certaines périodes depuis la Libération (au début même, le tirage fut beaucoup plus élevé), la constatation d’un recul évident s’impose. Ce à quoi s’ajoute l’âpreté des discussions, des disputes et même les voies de fait qui se produisent avant, pendant et après le congrès de Bordeaux... Car les ruptures ne suffisent pas à donner une idée exacte de la réalité.

Une explication de cette crise a été fournie par plusieurs militants qui y voient la conséquence du vide causé dans le mouvement anarchiste pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce vide aurait provoqué une coupure entre deux générations, empêché les nouveaux adhérents d’établir avec les anciens militants formés par l’étude et l’expérience un contact nécessaire à la continuité et au développement du nouvel ensemble. Je ne vois là qu’un faux-fuyant par lequel, selon l’habitude établie, on rejette sur les «circonstances» extérieures, ou sur l’adversaire, les responsabilités, les insuffisances et les lacunes dont on est soi-même responsable. Car si l’anarchisme exerce sans répit contre le monde entier, une critique toujours vigilante et toujours exaspérée, il n’a jamais pratiqué vis-à-vis de soi-même ce minimum d’autocritique et d’analyse honnête sans lesquelles aucune collectivité, aucun individu ne corrige ses erreurs, ne se perfectionne ou ne suit, comme doivent faire ceux qui prétendent transformer la société, l’évolution de cette société même.

Nous sommes en 1967. Mais qui connaît l’histoire de l’anarchisme en tant que mouvement, ou ensemble de groupements et de fractions si souvent hostiles, se souvient qu’une autre crise s’était déjà produite dans les années 1952-54. Cette crise aboutit à la désintégration de la Fédération Communiste libertaire, qui représentait alors officiellement l’anarchisme en France. A cette époque, un oiseau de passage sut imposer sa dictature ; on constitua même une société secrète dont, en adhérant, ses membres juraient obéissance et acceptaient d’être éliminés physiquement en cas de retrait. Personne ne fut exécuté il est vrai, et la plupart de ces terribles révolutionnaires, Netchaievs au petit pied sont aujourd’hui des quadragénaires ou des quinquagénaires ayant fait leur trou dans le fromage capitaliste.

Que de telles déviations aient pu se produire, que ceux qui s’y livraient aient pu expulser impunément un grand nombre de militants protestataires, se présenter aux élections législatives et transformer le vénérable et glorieux Libertaire en journal électoral, tout cela donne le droit de se demander si l’inspirateur de cette comédie-bouffe qui était loin d’être un imbécile, n’a pas voulu ridiculiser une collectivité qui ne se rendait pas compte de son inconsistance et de ses faiblesses. En tout cas, cela constitue un exemple de la facilité avec laquelle la dictature des plus hardis s’implante en milieu anarchiste traditionnel. Qui connaît l’histoire du mouvement international en a vu beaucoup d’autres...

Si nous remontons un peu plus le cours du temps, une autre crise de l’anarchisme, mondiale celle-là, reparaît dans notre mémoire. Elle fut causée par la Révolution russe et le triomphe du bolchevisme. A cette époque, et dans les années qui suivirent, d’innombrables articles, des essais, des brochures durent être écrits pour réagir contre l’engouement d’un grand nombre de militants en faveur du nouveau régime russe et de la doctrine de ses organisateurs. En France, des propagandistes anarcho-communistes de valeur comme Ernest Giraud, qui comme orateur venait immédiatement après Sébastien Faure, et dans le mouvement individualiste des personnalités comme André Colomer — devenu directeur du Libertaire quotidien et évoluant alors vers l’anarchisme communiste — ou comme Victor Serge lui-même, se rallièrent aux solutions proposées par Lénine, Trotski et la Troisième Internationale.

Il suffisait, en effet, que les grands hommes de Moscou et leurs amis aient recours à la révolution armée pour renverser l’État — et ils étaient aidés en cela par une partie des anarchistes russes — qu’ils incitent les prolétaires du monde entier à employer les mêmes procédés dans leur lutte contre le capitalisme, pour que la confusion s’installe dans les cerveaux et que tant de disciples de Kropotkine, Faure, Grave, Malatesta, etc... — et de syndicalistes révolutionnaires — aient cru que le parti communiste allait-constituer une société sans État.

Certes, à l’époque, on ne savait guère, en Occident, ce qu’étaient les bolcheviques, car c’est surtout à travers les socialistes révolutionnaires, qui avaient principalement mené l’attaque contre le tsarisme, que l’on connaissait les forces qui luttaient pour le socialisme en Russie. Puis les bolcheviques lançaient avec un art et une science doublés d’immenses ressources publicitaires, des mots d’ordre qui étaient les nôtres, ou y ressemblaient. Ils se prononçaient contre la continuation de la guerre, ils avaient dissous, avec l’aide des anarchistes de Léningrad et Moscou, l’Assemblée constituante — où la majorité était socialiste, quoique non bolchevique — ils promettaient «tout le pouvoir aux Soviets !» — aux Soviets qu’ils allaient escamoter et étrangler dès leur triomphe. Derrière ces formules et ces promesses bon nombre d’anarchistes ne virent pas ou ne voulurent pas voir que Lénine et ses amis renversaient un État pour en constituer un nouveau, plus féroce ; qu’ils détruisaient des institutions d’oppression pour y substituer des institutions pires que les précédentes, qu’ils balayaient l’Assemblée chargée, par vote populaire de rédiger une nouvelle Constitution, pour imposer leur Constitution, faite par leur parti unique et qui ne serait jamais respectée. On adhéra au nom de la Révolution sans se demander où elle conduisait...

On adhéra aussi pour une autre raison: les bolcheviques apportaient un programme constructif. Jusqu’alors on avait pensé que «le peuple» saurait trouver lui-même le chemin menant au nouvel ordre de choses (on semble encore y croire, cela dispense de faire des études approfondies et de prendre des responsabilités). Mais brusquement, le fait russe posait de façon urgente des problèmes terriblement concrets.

Comment organiser la production? Comment assurer le fonctionnement des services publics, la circulation des moyens de transport, les rapports économiques entre les villes et tes campagnes? Comment défendre la révolution contre les attaques contre-révolutionnaires?

On n’en avait pas la moindre idée, et surtout l’on manquait d’esprit créateur et la paresse intellectuelle s’ajoutant à l’enthousiasme pour le fait armé, on adhéra au bolchevisme qui semblait fournir les réponses demandées. Car, aussi, on ne possédait pas une véritable culture sociologique qui aurait pu permettre de prévoir, ou tout du moins de pressentir des solutions positives. On ignorait aussi les mises en garde de nos grands auteurs. Il suffit encore maintenant de prendre connaissance des prévisions de Bakounine sur l’État marxiste pour comprendre combien d’erreurs auraient été évitées si l’on avait tenu compte de ses avertissements prophétiques.

Dans cette période de crise, qui comme la polémique dura des années, des centaines d’anarchistes passèrent au bolchevisme tant en Europe qu’en Amérique et même en Asie selon l’importance du mouvement dans chaque nation (1). D’autres hésitèrent, applaudirent Lénine, puis se firent réticents, et enfin se retirèrent de la lutte, quand l’activité liberticide, le centralisme outrancier, la malhonnêteté et l’effarant abus de la calomnie du communisme international les convainquirent de leur erreur. Mais ils ne revinrent pas à l’anarchisme. D’autres, enfin, s’efforcèrent d’apporter des conceptions et une pratique constructive correspondant à l’époque — en cette période naquit le courant dénommé anarcho-syndicaliste. Mais trop souvent ils se heurtèrent aux vestales qui tout en demandant elles-mêmes un programme — cas de Malatesta — s’opposaient aux réformes organisatrices indispensables. On voulait bien que la fille donne des enfants, mais on ne voulait pas toucher à sa virginité.

Toutefois, les crises de l’anarchisme remontent plus loin encore. En fait, qui connaît l’histoire de ce mouvement, ou de ce qu’on appelle tel dans un pays comme la France, sait que, depuis son apparition, il a pour des raisons diverses et à des titres différents, toujours vécu à l’état d’autodestruction permanente. Crises que l’on retrouve dans les autres pays à des degrés différents. Leurs causes aussi sont multiples, mais il est possible de trouver, à l’analyse, des explications génériques qu’il nous semble utile de rechercher brièvement.

En France, après la mort de Proudhon — en 1865 — l’anarchisme apparaît comme manifestation publique d’un courant d’idées, dans les années 1880. La répression qui datait du régime de Napoléon III, puis le massacre des communards, avaient empêché la section française de la Première Internationale de se constituer, avec, comme conséquence, l’impossibilité de faire naître un mouvement semblable à celui qui se produisit en Suisse, en Italie et surtout en Espagne. Le démarrage historique eut lieu surtout sous l’influence de Kropotkine, car les écrits de Bakounine, mort en 1876, étaient dans leur grande majorité demeurés inconnus. Et contrairement à Bakounine, Kropotkine n’avait pas l’envergure d’un grand constructeur, ni surtout le dynamisme d’un grand animateur, réalisateur de l’histoire. Ce fut donc sous la forme de groupes que, d’abord par le journal Le Révolté,fondé par Kropotkine à Genève en février 1879, l’anarchisme commença à s’imposer à l’attention publique. Des groupes qui voyaient le problème social à leur échelle restreinte, plus subjective qu’objective, et qui pensaient, agissaient dans les limites étroites de leur horizon social.

Cela orienta l’action dans le sens de la révolte de minorités infimes, et souvent, par une accentuation rapide, dans le sens individuel. Action plus terroriste que révolutionnaire. Les attentats de la période dite héroïque, et qui pour moi fut avant tout une période d’infinie stupidité, prirent le pas sur la lutte sociale menée à l’échelle des masses prolétariennes. Il fallut une série de guillotinés, de nombreuses condamnations au bagne pour qu’enfin, vers 1895, certains anarchistes détachés du mouvement où ils s’étaient formés, allassent, en partie sous l’impulsion de Pelloutier au mouvement syndical. En agissant ainsi, et contrairement à ce que disent trop souvent ceux qui aiment à se vêtir des plumes du paon, ils n’étaient pas des anarchistes se lançant dans une nouvelle forme de lutte sans renoncer à l’essentiel de leurs idées: ils cessaient d’être anarchistes pour devenir syndicalistes. Jouhaux et Dumoulin sont des exemples de cette évolution.

Mais simultanément, et le mysticisme révolutionnaire tenant lieu d’information et de formation intellectuelle, les forces anarchistes constituées en groupes de dix, quinze, vingt personnes, se limitaient a une interprétation affinitaire des idées. Le groupement par affinité offrait philosophiquement des raisonnements séduisants (Goethe n’avait-il pas parlé des «affinités électives»?) mais ne faisait naître qu’une conception fragmentaire de la société. C’est pourquoi, pendant longtemps. l’ensemble du mouvement anarchiste communiste français fut adversaire du mouvement syndical dans lequel il voyait une déviation autoritaire, et Jean Grave, vite devenu le théoricien principal de l’anarchisme communiste français, polémiquait avec les rédacteurs du journal El Productor,de Barcelone, dénonçant l’organisation de métiers sur une vaste échelle, par les ouvriers et les paysans, comme un danger certain pour la révolution. Kropotkine y voyait, tout le contraire, et l’écrivit à différentes reprises dans Le Révolté, puis dans La Révolte, mais sans doute trop absorbé par ses études scientifiques, il ne parvint pas à orienter dans un sens constructif ceux qui se réclamaient de ses idées.

L’ignorance de ce qui constitue la réalité d’une société considérée du point de vue économique fit imaginer le monde nouveau sous la forme de libres groupes de producteurs échangeant entre eux leurs produits — et cette conception s’étendit même à l’anarchisme communiste mondial. Tout au plus accepta-t-on et préconisa-t-on là commune libre autonome, se suffisant à elle-même, vivant en autarcie complète. Le livre de Kropotkine La Conquête du pain,qui dans l’ensemble prévoyait une réalisation communaliste parisienne, devint une Bible dont on ne retint que les éléments les plus superficiels et les plus discutables (2). Dans son livre La Société future,Jean Grave, qui très souvent ne fit que délayer du sous-Kropotkine, repoussait jusqu’aux commissions de statistiques en y voyant la menace certaine d’une bureaucratie envahissante. Et toujours sévissait une ignorance crasse et vigilante concernant la réalité de l’économie sociale. Seul peut-être Charles Malato s’efforça de réagir contre le vide sur lequel on prétendait construire la société nouvelle.


II
Dans le milieu anarchiste, il est intéressant de voir comment l’amour et la haine coexistent chez les mêmes individus. Cela s’explique en partie par un raisonnement que je me souviens avoir soutenu quand j’avais vingt et quelques années : parce que nous aimons, nous haïssons. Nous aimons la paix, nous haïssons la guerre. Nous aimons la justice, nous haïssons l’injustice. Nous aimons la liberté, nous haïssons l’oppression. La négation est la condition, sinon la source de l’affirmation nouvelle. Et comme il y a tant de maux, de lacunes, d’horreur dans la société actuelle, notre faculté de combat «contre», ce que j’appellerai le «contrisme» est constamment mobilisée. Mais il faut nier ce qui est mauvais pour faire triompher ce qui est bon. Démolir pour reconstruire. Bakounine écrivait déjà que l’œuvre de destruction devait être conditionnée par les dimensions de notre œuvre constructive. Toutefois en général, les anarchistes en sont restés au premier stade, celui de la négation et de la haine, au détriment de celui de la construction et de l’amour qui devrait suivre. Et l’on a cru ou feint de croire que plus on haïssait, plus on aimait. Elisée Reclus avait écrit (on ne savait même pas où): «L’anarchie est la plus grande conception de l’ordre», et au lieu d’interpréter cette phrase en son sens profond, selon lequel les anarchistes devaient travailler à créer un ordre social supérieur, on a cru ou feint de croire, que le triomphe, même violent des anarchistes serait celui de cette plus haute conception de l’ordre. Cela dispensait de travailler sérieusement, avec acharnement, à la réalisation de l’idéal et de la société nouvelle. Cela en dispense toujours.

Une étude psychanalytique de ce monde qui s’est en grande partie replié sur lui-même, qui a cru pouvoir échapper aux grandes lois générales commandant à la vie de tous les hommes, mériterait d’être faite. Trop souvent, parce qu’on se réclamait de l’idéal le plus élevé qui ait été formulé par la pensée humaine, on s’est persuadé de constituer une élite située au-dessus du commun des mortels, on s’est considéré supérieur à l’humanité moyenne et à ceux qui vous entouraient. A moins que les rapports aient été de luttes, de combats, de révolte personnelle.

Les choses empirèrent avec l’apparition du courant anarchiste individualiste. Malgré leurs insuffisances, les anarchistes communistes étaient partisans de la transformation sociale, du grand chambardement, du Grand Soir qui résoudrait presque magiquement et automatiquement tous les problèmes sociaux et humains. Ils étaient de cœur avec les masses, et répétaient les deux vers fameux de la chanson révolutionnaire:

Ouvrier prends la machine
Prends la terre, paysan !

tandis que le courant individualiste revendiquait le «moi» de chacun de ses membres, contre non pas telle ou telle forme de société mais contre la société en soi. Dès son apparition, l’individualisme anarchiste, qui se réclamait de Nietzche et de Stirner, et même de certains aspects du proudhonisme déformé parfois (Benjamin Tucker était à peu prés inconnu), entre en conflit avec l’anarchisme communiste. Il est ennemi de la révolution sociale, méprise le peuple, repousse toute forme d’organisation et naturellement l’activité syndicale à laquelle, du moins théoriquement, la majorité des anarchistes communistes finiront par se rallier. L’individualiste anarchiste de l’époque se considère le centre du monde, il veut vivre immédiatement sa vie en «en dehors» (formule trouvée par Emile Arnaud et qui dit bien ce qu’elle veut dire). En dehors du point de vue économique et sans attendre la révolution. ce qui conduira à préconiser et pratiquer la «reprise individuelle» sous des formes diverses: cambriolages, fausse monnaie etc... L’aventure de ce qu’on a appelé la bande à Bonnot est dans toutes les mémoires avec son terrible dénouement (3).

Tout cela, qui donna lieu à des polémiques acharnées et prolongées entre anarchistes communistes et anarchistes individualistes quand ce ne fut pas pire, faisait partie de l’état de crise permanent dans lequel vivait l’anarchisme, particulièrement en France. Mais les choses étaient infiniment plus complexes et le mal atteignait une profondeur que les lignes qui précèdent ne permettent pas de mesurer. Ainsi en fut-il par rapport au problème moral. Pour celui qui fait de son moi et de la satisfaction plénière des besoins de son moi, le principe unique de sa pensée et de son comportement, la morale sociale enchaîne l’individu, constitue une contrainte qui ruine la personnalité et viole ses droits. Aussi la négation de toute morale fut-elle un des piliers de la pensée individualiste, et c’est pour combattre cette tendance envahissante que Jean Grave polémiqua avec acharnement, et Kropotkine écrivit, vers 1900. son excellente brochure: La Morale anarchiste.Cela n’empêcha pas une partie importante des anarchistes de continuer à revendiquer (en se basant aussi sur les travaux de Le Dantec) l’égoïsme comme base, but et justification de tout comportement. Stirner préconisait «l’association des égoïstes». On s’associa donc, quand on s’associa, pour satisfaire très matériellement son égoïsme, philosophiquement défini dans l’ordre théorique, malproprement vécu dans l’ordre des faits. Et l’on vous prouvait philosophiquement toujours, que c’était par égoïsme, pour la satisfaction d’un besoin personnel, et non pas par amour d’autrui qu’un homme se jetait à l’eau pour sauver son semblable, même au risque de sa vie, mais que c’était également pour la satisfaction d’un besoin personnel qu’un autre lui volait le veston et la montre qu’il avait alors laissés sur le parapet du pont. Philosophiquement toujours, il n’y avait donc pas de différence. Comme il n’y en avait pas, si celui que vous hébergiez s’efforçait de séduire votre compagne et de vous l’enlever pendant que vous étiez au travail, car en l’hébergeant vous répondiez aussi à un besoin de votre nature, comme lui répondait à un besoin de la sienne.

Déjà vers 1895, une quinzaine d’années après la naissance de ce qu’on a appelé le mouvement anarchiste, Paul Reclus protestait de la pratique ignoble de ce qu’on appelait alors «l’estampage entre copains». Car, puisque l’on admettait le vol ou le cambriolage chez les autres, il n’y avait pas, toujours philosophiquement, de raison pour que l’on fasse une différence entre ceux qui se réclamaient et ceux qui ne se réclamaient pas de vos idées.

Le courant individualiste français fut presque entièrement dissout par la Première Guerre mondiale et ses répercussions. Son état de décomposition de laquelle ne poussait que des fleurs vénéneuses (en faire une description complète serait trop nauséabond), ne lui permit pas de résister à cette épreuve. Mais malheureusement, une partie des idées qui étaient siennes, passèrent au milieu anarchiste communiste où les pratiques «en dehors» se développèrent entre les deux guerres, et toujours en France, sous forme de «combines» créant un style de vie très répandu dans ce milieu.

Telle fut la pratique du «macadam», déjà née du reste avant 1914 (4) qui pouvait s’expliquer quand le chômage et la faim y poussaient les hommes, mais qui devint vite, pour beaucoup un style de vie. Telle encore l’exploitation multipliée du secours de chômage qui atteignit des proportions insoupçonnables. Telle, dans un autre ordre d’idées, l’obsession, sinon la dépravation sexuelle généralisée, sous le nom d’amour libre, dans laquelle un grand nombre d’hommes et de femmes voyaient, le trait saillant de la pratique anarchiste. Les comportements, les mœurs qui en découlaient, et que déjà avant 1914, Pierre Martin, admirable figure, alors directeur du Libertaire, dénonçait sous le nom la «chiennerie libre», corrompirent et abâtardirent moralement le plus grand nombre ou du moins un nombre suffisant d’individus pour que le mouvement entier s’en ressentit. Et là aussi le reste de santé morale, qui ne subsistait que chez une minorité fatiguée de la stérilité de ses efforts, ne permit pas de résister aux épreuves des années 1939-1944. La coupure de la guerre n’est pas une explication valable. C’est dans la déchéance interne, la gangrène aux multiples causes, dont souffrait le mouvement, qu’il faut chercher l’explication de l’affaiblissement de l’anarchisme.

Des causes d’ordre différent ont conduit à la démoralisation et à l’affaiblissement généralisés et cela à l’échelle internationale. L’auteur de ces 1ignes a connu le mouvement anarchiste de l’intérieur en France, en Espagne, en Russie (5), en Amérique du Sud (particulièrement en Argentine et en Uruguay). Il connaît plus ou moins bien, mais suffisamment, par leur histoire, même anecdotique, par des contacts avec de nombreux individus ou divers groupements, par la lecture de leur presse, ce qu’ont été les rapports entre tendances, courants, chapelles, sectes et petits clans dans les milieux anarchistes italiens (où par exemple Malatesta fut blessé d’un coup de revolver et aurait été tué sans l’intervention d’autres camarades par un anarchiste qui considérait une trahison que s’organiser en un mouvement fédératif) (6).

Aujourd’hui même, aux Etats-Unis, la tendance individualisante qui édite, à New York, l’Adunata dei Retrataridéfend la dictature de Castro par haine des anarchistes communistes qui se sont dressés contre elle. Cela nous rappelle un manifeste signé vers 1922 par des personnalités du mouvement individualiste français, parmi lesquelles figuraient Manuel Dévaldès et André Lorulot, personnalités qui se déclaraient, sans y adhérer, favorables au régime bolchévique, alors en train d’assassiner la Révolution russe, et attaquaient Sébastien Faure qui menait campagne contre cet assassinat...

Dans l’ensemble, et vu de l’intérieur, le milieu anarchiste a pour qui l’a vécu et connu, confirmé la conception classique et négative que les adversaires de l’anarchie en ont répandue. Je crois que nulle part ailleurs, les haines, les jalousies, les inimitiés, les querelles personnelles sont si fréquentes et atteignent un si haut degré. Si tant d’individus sont passés par l’anarchisme et en sont vite partis, si tant y passent et en sortent au bout de très peu de temps, c’est avant tout à cause de l’esprit acrimonieux, des disputes continuelles, des attaques personnelles, des rivalités, qu’ils y trouvent. Il est vrai aussi que trop d’adhérents apportent ce que suggère en eux le mot anarchie lui-même, c’est à dire la possibilité de défoulements anti-sociaux qui les font aussi se heurter aux autres sous l’impulsion du snobisme, du dilettantisme, de l’irresponsabilité qui leur sont propres.

III
L’une des conséquences de ce «contrisme» généralisé fut que les écrits constructifs qui, si imparfaits fussent-ils ont été plus nombreux dans la production théorique et littéraire anarchiste que dans celle de n’importe quel autre courant révolutionnaire, sont tombés dans le vide. Ni les idées réalisatrices de Proudhon, toujours essentiellement justes, ni les programmes. toujours actuels, de Bakounine ni des livres comme La conquête du Painde Kropotkine, En Marche vers la société futurede Cornelissen, ni celui de Sébastien Faure, Mon Communisme,ni ceux de Pierre Besnard (plus syndicaliste libertaire que véritablement anarchiste), de Pierre Ramus et de beaucoup d’autres n’ont influencé l’ensemble des militants anarchistes. Car l’esprit négateur dominait en eux. Aujourd’hui même, combien sont capables d’exposer en quoi consistait le mutuellisme proudhonien et le collectivisme de Bakounine?

On ne peut construire que par l’amour et des connaissances spécialisées acquises au prix de longs et tenaces efforts. Et la préséance absolue de l’esprit négateur a façonné, modelé, pétri l’esprit général des groupes épars ou épisodiquement unis. Cet esprit négateur a modelé les individus et s’est étendu à la pratique des rapports inter-anarchistes, et je ne connais rien de plus pénible pour un homme convaincu des valeurs morales de la philosophie libertaire, que l’opposition existant entre ces valeurs et le mouvement qui s’en réclame. Aussi depuis longtemps je m’interroge à ce sujet, et au lieu de me retirer sous ma tente comme ont fait tant d’autres que je comprends mais que je ne suis pas, je m’obstine à vouloir m’expliquer ces contradictions, à regarder les choses en face et à trouver une raison d’espérer et de sauvegarder ce qui demeure valable dans 1a pensée libertaire pour l’avenir de l’humanité.

Nous avons vu que si la haine du mal peut conduire à l’amour du bien, elle n’est trop souvent, dans les milieux anarchistes, qu’une justification de l’insociabilité foncière des individus (7). Au-delà des comportements individuels, elle se justifie en s’attribuant pour objectif imposant la révolution. Mais l’expérience prouve que la plupart des hommes moyens qui viennent à la révolution, sont, avant tout, poussés par une tempérament non seulement combatif mais essentiellement violent. Celui a qui fréquenté les milieux révolutionnaires anarchistes sait que le langage, les comportements, le ton employés sont généralement empreints d’agressivité, et que trop souvent les plus agressifs font la loi. Cela est une conséquence inévitable dans un milieu où une autorité supérieure ne s’impose pas, où des modes de comportement ne sont pas définis et appliqués. D’autre part, enlevez les mots d’ordre, le langage, les buts, les attitudes où domine l’agressivité, et un très grand nombre des adhérents, venus à l’activité violente parce que violents par nature, se retireront.

Le but positif qu’on poursuit, le triomphe de la révolution, est toujours en théorie, placé dans un lointain avenir, mais la négation active est immédiate, et unilatérale. Le triomphe de l’amour est pour l’avenir, celui de la haine pour le présent. Les autres mouvements sociaux, qui ont entrepris de réaliser dès maintenant, par d’autres chemins, l’activité municipaliste ou coopératiste, par exemple des réformes sociales (et oui sont loin de faire tout ce qu’ils devraient), peuvent mobiliser — ce qu’ils ne font pas toujours — les tendances constructives ou les sentiments de sociabilité de leurs adhérents. L’anarchisme aurait pu faire de même si suivant les chemins indiqués par Proudhon ou par Gustav Landauer ou encore par Bakounine lui-même au soir de sa vie (8), il s’était incorporé comme élément constructeur à l’évolution de la société.

Une autre raison fondamentale met en jeu les bases mêmes de la philosophie et les buts de l’anarchisme: c’est l’interprétation de la liberté. J’ai déjà traité ce sujet dans un !ivre publié en espagnol et je l’ai aussi abordé dans une autre occasion, en langue française (9), mais il est nécessaire d’y revenir et d’y insister car une grande confusion a toujours régné dans le mouvement anarchiste au sujet de ce mot et de sa signification. Pour l’ensemble des anarchistes. la 1iberté constitue l’alpha et l’oméga de ce qu’il y a de supérieur en ce monde et leur préférence pour l’organisation en groupuscules, leur refus de considérer la société comme un vaste ensemble organique cohérent dont il faut savoir tenir la viabilité viennent avant tout de cet amour illimité de la liberté qui, de plus, a l’avantage de ne demander ni responsabilité historique, ni responsabilité personnelle.

Depuis plus de quarante ans, je répète que la solidarité est un principe supérieur à la liberté, car elle implique, pour être réelle, le respect de cette dernière, tandis que le respect de la liberté n’implique nullement la pratique de la solidarité sans laquelle il n’est pas d’existence collective, donc individuelle, possible. Un des meilleurs, organisateurs de la Fédération des Collectivités de la région levantine espagnole me disait récemment comment il avait dû, avec deux autres camarades, lutter contre la tendance au repli sur soi-même qui, en application d’une conception erronée de la liberté, était apparue, comme conséquence d’une propagande inepte, au début de cette extraordinaire expérience. Il fallut rompre ce cercle d’isolement où se confinaient les collectivités, au nom de l’autonomie et du fédéralisme, ce qui heureusement se fit assez vite, et lorsque la Fédération levantine fut organisée en un tout cohérent, avec cinq cents, puis six cents, sept cents, huit cents, neuf cents collectivités, ceux qui appartenaient à chacune d’elles ne se sentirent pas moins libres qu’auparavant. Mais ils se sentirent plus solidaires.

Liberté... solidarité (ou fraternité), la différence est énorme. Que l’on dise «Notre but est l’instauration d’une société d’hommes libres, le triomphe de la liberté», ou «Notre but est l’instauration d’une société égalitaire et fraternelle» peut, si l’on n’y réfléchit pas, avoir une signification identique. Il est pourtant loin d’en être ainsi. La liberté n’est pas une conception structurelle de la société qui est, elle, un organisme extrêmement compliqué en dehors duquel, répétons-le inlassablement, aucun individu ne peut vivre. Elle n’implique pas inévitablement la coordination des activités nécessaires du point de vue économique, culturel, social, sans lesquelles l’existence est impossible.

Pour la majorité des anarchistes elle n’a été q’une vision imaginaire et inorganique de la vie sociale... désocialisée, une justification de la négation érigée en principe. Sous prétexte de liberté de l’individu, chacun travaillerait selon ses forces. et selon sa volonté, quand et comment il le voudrait; surtout consommerait selon ses besoins. Je me souviens d’une controverse à laquelle j’assistais à Buenos Aires en 1925, entre un propagandiste georgiste et un orateur anarchiste-communiste très connu. Le premier posait des questions pertinentes et précises sur la façon dont serait organisée la production et la distribution dans une société anarchiste. Et le second lui répondait, à grands coups d’effets oratoires et d’impressionnants mouvements de chevelure: «L’anarchie ne s’occupe pas et n’a pas à s’occuper de questions économiques... l’anarchie n’a rien à voir avec l’organisation de la production car l’anarchie c’est la liberté, la liberté complète de l’individu, la liberté de l’oiseau qui vole et fend l’air à son gré...». Tant de sottise était ce qui dominait et ceux qui. comme moi, réagirent contre elle furent, naturellement, taxés de traîtres, de déviationnistes, quand ce ne fut pas d’agents provocateurs.

Nombre d’anarchistes-communistes italiens en sont encore là. Selon eux. la révolution espagnole fut la négation de l’anarchie parce que chacun ne faisait pas ce qu’il voulait dans les collectivités, mais acceptait de s’assujettir aux normes collectives de travail, parce que l’activité des villages, des cantons, des syndicats était coordonnée selon les exigences des besoins généraux dans une société civilisée.

Par contre, nous prenons la deuxième définition: «notre but est l’instauration d’une société égalitaire et fraternelle», tout change, d’abord parce que le postulat de fraternité suppose des rapports inter-individuels solidaires, et l’instauration de cette société suscite dans la pensée, dans l’imagination, dans les faits une œuvre créatrice d’ensemble, une organisation responsable de la société impliquant des devoirs autant que des droits. Dans le premier cas, le bavardage pseudo-philosophique constitue la caractéristique intellectuelle dominante. Dans le second, tout ce qu’implique la sociologie oblige à des études, à des analyses constantes qui ne se prêtent pas au camouflage d’une fausse érudition. Il n’est pas besoin d’étudier, de se cultiver pour être libre car, en fin de compte, n’importe quel animal sauvage l’est, et pour l’homme c’est simplement pouvoir faire ou ne pas faire ce qu’il veut.

Mais être solidaire, c’est agir responsablement, en tenant compte de l’existence des autres, en prenant part aux activités sociales dans la mesure où cela incombe à chacun de nous. Ce qui implique un comportement moral et pratique responsable.

Dans ce dernier cas, sommes-nous réellement libres? La réponse peut varier selon l’art d’accumuler des mots. Mais si nous n’avons pas recours aux arguties «philosophiques», elle nous apparaît négative. Je ne suis pas libre de ne pas aller à mon travail à l’heure établie, sans quoi le journal que nous imprimons ne paraîtrait pas à temps ; un médecin n’est pas libre d’aller se promener quand ses malades l’attendent, un chauffeur d’automobile de rouler à droite ou à gauche comme bon lui semble, un boulanger de ne pas bien pétrir comme il le faut la pâte avec laquelle il fera le pain. Toute la vie sociale est faite de devoirs qui doivent être accomplis régulièrement et selon les engagements pris par chacun, même quand parfois nous préférerions disposer de notre temps à notre guise. Le sentiment de solidarité l’emporte sur la liberté, et aucune société ne serait viable s’il n’en était pas ainsi. La revendication abstraite de la liberté nous semble pure démence, et l’esprit qui l’inspire ne peut mener un mouvement qu’au chaos et à la déliquescence.

C’est du reste ce qui s’est presque toujours produit.

La conséquence fatale de l’absence d’entente réelle, et d’autodiscipline dont on parle parfois, mais qu’on n’applique jamais, est l’apparition de la forme d’autorité, la plus élémentaire et la plus incontrôlable, car il n’existe pas de garanties en limitant les excès: celle des caïds et des dictateurs, petits ou grands. Malatesta. répondait à ceux qui refusaient de s’organiser au nom de la liberté qu’en réalité le manque d’organisation provoquait la domination sans contrôle des individus les plus autoritaires. Telle est la leçon de l’expérience. Quels que soient les sophismes auxquels on a recours, toute collectivité humaine, tout groupement d’hommes, si relâchés que soient leurs rapports, doit maintenir un certain ordre pour que la coexistence de ses participants soit possible et que les buts poursuivis, pour élémentaires qu’ils soient, puissent être atteints, même à demi. Dans les partis ayant une certaine hiérarchie, constituée ou non d’un commun accord, cet ordre s’obtient par l’application de statuts et de règlements. Dans les groupes anarchistes, où il ne peut s’atteindre «par harmonie», comme disait Louise Michel, il s’obtient par la domination du plus audacieux. Ainsi, les trois quart des groupes anarchistes — et cela non seulement en France — rappellent l’apparition du chef, du condottere,du caudillo(10) à l’origine de l’établissement des premières formes de l’autorité dans les sociétés primitives. Le plus doué pour le commandement, s’impose, sans trop de brutalité ici, brutalement ailleurs. Mais en y mettant des formes ou en n’en mettant pas, il fait la pluie et le beau temps, dirige, commande et naturellement se heurte à ceux qui n’acceptent pas son commandement, ou qui le lui disputent. Ainsi se forment à peu près partout d’innombrables petits clans et se produisent continuellement des luttes intestines qui empoisonnent les milieux anarchistes continuellement morcelés par ces rivalités d’influence ou d’autoritarisme primaire.

Tout cela est possible d’abord parce que l’exaltation de la liberté de chacun aux dépens de la tolérance, de l’esprit de fraternité, crée une situation de désordre et d’impuissance dans laquelle il n’y a d’autre alternative que la loi du chef ou la disparition. La volonté d’entente placée au premier rang rend la liberté créatrice et féconde.

Les hommes unis pour un grand but humain historique, pour l’accomplissement d’une grande mission qui les élève et les unit dans une vaste communauté d’esprit et d’efforts solidaires peuvent constituer une vaste communauté ayant son dynamisme intégrateur où les animateurs ne sont pas des caïds. Car une chose est la suggestion d’initiatives, la proposition de méthodes de travail, la prévision des conséquences d’une action entreprise ou projetée, de recherches faites ou à faire, et une autre est la dictature individuelle de caractère essentiellement politique — et ce n’est, en fin de compte. que de la petite politique aussi malpropre que celle des partis, sinon plus, que l’on pratique habituellement dans les groupes anarchistes — qui provoque la domination des plus dénués de scrupules, même s’ils sont intellectuellement inférieurs.

J’ai, au cours de ma vie, maintes fois connu ce genre de dictateurs et de dictature, cette situation dans laquelle l’autoritarisme d’individus sans scrupules ou gonflés de vanité s’imposait sur un mouvement local, parfois national. L’absence de règlements servait de prétexte à l’exercice de la dictature individuelle sous ses formes parfois les plus odieuses. Celle que j’ai connu en Argentine et en Uruguay n’avait rien a envier au bolchevisme ou au fascisme (11).

L’expérience prouve qu’avec le même esprit et les mêmes procédés il en sera toujours ainsi. En ce sens, un peuple indiscipliné par nature ne sera jamais un peuple libre (à moins que par liberté on entende le chaos) car il ne fera pas de lui-même ce qu’exige la vie sociale. Alors pour que la société ne s’écroule pas, il faudra constituer un appareil autoritaire imposant ce qu’il est nécessaire de faire et ce peuple obéira, quoique en regimbant. Tandis qu’un autre peuple, apparemment moins doué pour la liberté parce que plus naturellement discipliné et moins protestataire, sera plus apte à organiser la vie sans appareil plus ou moins coercitif, la conscience individuelle et collective remplaçant avantageusement la loi extérieure à chacun et à tous.

Cet état d’esprit s’étend à toutes les caractéristiques mentales dominantes chez la plupart de ceux qui se réclament de l’anarchisme, ou qui y viennent attirés par une interprétation nihiliste correspondant à une phase de leur évolution personnelle. Dans l’immense majorité des cas, il est impossible de faire admettre, surtout aux nouveaux adhérents qui veulent ou ont le champ libre pour toutes leurs fantaisies, la nécessité d’une discipline intellectuelle ou morale qui implique soit une méthode de formation théorique ou doctrinaire, soit l’acceptation et la pratique d’un ensemble de normes de comportements correspondant aux idées qu’ils prétendent professer. Invoquer cette nécessité fait se hérisser les cheveux de ceux à qui l’on en parle. Et généralement, pour ne pas dire toujours, les adhérents ne réalisant pas l’effort nécessaire pour connaître à fond les idées donc ils se réclament, interprètent ces dernières au gré de leur fantaisie, avec une assurance qui n’a d’égale que le vide de leur pensée et les dimensions de leur ignorance.

IV
Quand je compare l’école philosophique libertaire à celles dont j’ai connaissance au long de l’histoire de la pensée humaine, je ne trouve d’exemple comparable que dans les écoles qui dans la Grèce antique ont créer une lumière qui nous éclaire encore. Un Proudhon. un Bakounine, un Elisée Reclus, un Kropotkine, un Ricardo Mella dans une certaine mesure me rappellent un Anaximandre, un Héraclite, un Anaximène, un Epicure, un Leucippe ou un Démocrite, cherchant l’origine de la vie, s’évertuant à sonder la matière, fondant la science expérimentale en même temps qu’une philosophie de l’homme où l’éthique individuelle s’harmonisait avec le mécanisme du cosmos. Les fondateurs de l’anarchisme social et socialiste (je laisse à part les individualistes, qui en général ont tout gâté) ont suivi le même chemin. Toutes les connaissances, toutes les sciences, toutes les activités intellectuelles les ont attirés. Bakounine suivant pas à pas les découvertes de la physique, de la chimie organique, de l’astronomie (il énonçait des conceptions astronomiques qui valent encore d’être méditées), de la physiologie, de la psychologie, de la sociologie, etc… Elisée Reclus associant l’histoire et la géographie, toutes les manifestations de la vie tellurique et celles des hommes dans leurs activités fécondes, élaborant harmonieusement une culture humaniste universelle. Un Kropotkine écrivait dans La Science Moderne et l’Anarchie: «L’Anarchie est une conception de l’univers basée sur une interprétation mécanique des phénomènes, qui embrasse route la nature, y compris la vie des sociétés. Sa méthode est celle des sciences naturelles, et par cette méthode toute conclusion scientifique doit être vérifiée. Sa tendance est de fonder une philosophie synthétique qui comprendrait tous les faits de la nature, y compris la vie des sociétés humaines et leurs problèmes politiques, économiques et moraux».

A cette ample vision des choses, à la fois philosophique et scientifique, qui continuait celle d’Auguste Comte et rappelait celle de Spencer, et celle des savants-philosophes ou philosophes-savants d’Athènes et de Millet, d’Abdère ou d’Agrigente, qu’opposent aujourd’hui ceux qui, dédaignant les grands fondateurs, prétendent redéfinir l’anarchie? Voici quelques définitions que j’ai relevées récemment: «L’anarchie est un état d’âme»; «l’anarchie c’est la simplicité» ; «l’anarchie est un mode de vie individuelle» ; «l’anarchisme, c’est avant tout l’éducation» ; «l’inorganisation est la plus pure expression de l’anarchie» ; «l’anarchie c’est le refus de toute autorité»... On en pourrait citer des douzaines, sinon des centaines, toutes plus étriquées, plus en retrait les unes que les autres par rapport à ce qu’écrivaient Kropotkine et Proudhon, que ces définisseurs feignent de mépriser parce qu’incapables de s’élever à la hauteur de leur pensée. Aussi ont-ils besoin de leurs interprétations propres, et toutes ces interprétations constituent une cacophonie dans laquelle la pensée qu’on prétend exprimer n’est plus qu’une mascarade de mots.

Naturellement cet appauvrissement de la pensée fondamentale devait provoquer celui des réalisations concomitantes. Les efforts nécessaires ne s’élevèrent pas à la hauteur de l’activité indispensable à des révolutionnaires voulant faire l’histoire ou simplement à des réformateurs sociaux. Là encore, les incitations de ceux qui voyaient en profondeur ont échoué. Dans sa brochure L’Anarchieécrite en 1894, Kropotkine définissait comme suit la tâche qui incombait aux adeptes du nouvel idéal: «L’anarchiste se voit ainsi forcé de travailler sans relâche et sans perte de temps dans toutes ces directions. Il doit faire ressortir la partie grande, philosophique du principe de l’Anarchie. Il doit l’appliquer à 1a science car par cela il aidera à remodeler les idées: il entamera les mensonges de l’histoire, de l’économie sociale, de la philosophie et il aidera ceux qui le font déjà, souvent inconsciemment, par amour de la vérité scientifique, à imposer le cachet anarchiste à la pensée du siècle.
«Il a à soutenir la lutte et l’agitation de tous les jours contre les oppresseurs et les préjugés, à maintenir l’esprit de révolte partout où l’homme se sent opprimé et possède le courage de se révolter.
«Il a donc à déjouer les savantes machinations de tous les partis, jadis alliés, mais aujourd’hui hostiles, qui travaillent à faire dévier dans des voies autoritaires les mouvements nés comme révoltes contre l’oppression du capital et de l’État.
«Et enfin, dans toutes ces directions il a à trouver, par la pratique même de la vie, les formes nouvelles que les groupements, soit de métiers, soit territoriaux et locaux pourront prendre dans une société libre, affranchie de l’autorité du gouvernement et des affameurs.»

L’application de ce vaste programme ne pouvait-elle pas ériger l’anarchisme en une école de pensée qui par son importance aurait pénétré tant dans les ateliers et dans les usines que dans les laboratoires et les universités ? Ne pouvait-elle pas «modeler la pensée du siècle» dans une large mesure, ouvrant ainsi des horizons nouveaux à l’évolution de la société? Mais au lieu de s’adonner à cette tâche, l’immense majorité des anarchistes n’a retenu que l’agitation de tous les jours quand elle l’a retenue, et quand elle ne s’est pas perdue dans les spécialisations individualistes, esthétiques, pseudo-scientifiques, pseudo-philosophiques, anti-tabagistes, amour libriste (celle qui comptait le plus d’adeptes), végétariennes, crudivoristes, idistes, espérantistes, née-malthusiennes, etc… dont chacune avait sa ou ses chapelles et prétendait constituer une panacée pouvant résoudre tous les problèmes sociaux. Combien nous sommes loin de Proudhon, d’Elisée Reclus et des autres! Et n’avons nous pas raison de dire que la crise de l’anarchisme date de l’apparition de l’anarchisme lui-même?

Il est un autre fait que j’ai constaté depuis longtemps, et contre lequel j’ai aussi réagi sans que je puisse me faire d’illusions sur les résultats de mon attitude. C’est le complexe de supériorité qui caractérise l’immense majorité des anarchistes. Pour l’anarchiste moyen, son idéal est le plus élevé, et surtout sa pensée constitue l’interprétation la plus juste, la plus indiscutable des problèmes qu’elle résout dans l’ordre théorique. La simple adhésion à l’anarchie leur donne donc, d’emblée, comme l’adoubement faisait un chevalier au Moyen Age, une supériorité indiscutable qui les place en toutes choses au-dessus de l’ensemble des autres hommes. Il en résulte qu’ils peuvent se prononcer sur ce qui se rapporte à la société, à un très grand nombre de connaissances de disciplines intellectuelles, des problèmes humains vastes et complexes sans même les étudier.

Non pas qu’ils soient guidés par la foi, ce qui est une explication quand il s’agit de croyants illuminés par une révélation divine. Tout simplement, il semble que l’adhésion à l’anarchie les ait mis en possession de toutes les lumières possibles. Cela explique en grande partie pourquoi la plupart des anarchistes n’étudient pas même leurs propres auteurs, ignorent la pensée théorique de Proudhon, de Bakounine, de Kropotkine et autres, ignorent même, la plupart du temps, que ces auteurs, et d’autres, en aient une. L’étudier, y adhérer peut-être serait renoncer à la leur — et nous croyons l’avoir déjà écrit — l’anarchiste, sauf de rares exceptions, croit presque toujours trouver dans sa pensée propre la sagesse et une espèce de science faite de révélation sui generisqui lui permettent de trancher en tout et sur tout ce dont il s’occupe. On pourrait, par exemple, écrire des pages du plus haut comique sur l’attitude d’innombrables ennemis de la médecine officielle, qui condamnaient les conceptions pasteuriennes et tous les postulats de la science médicale, et se basant sur le naturisme, auquel ils ne comprenaient rien le plus souvent, répudiaient ce que des milliers de spécialistes et de savants travailleurs et consciencieux déduisaient de recherches acharnées. Combien ces guérisseurs naturistes et fanatiques ont-ils tué de malades, il serait difficile de l’établir. En tout cas, ils n’ont jamais désarmé, et se sont toujours crus supérieurs, malgré leur ignorance, à tous les allopathes et homéopathes du monde.

Dans le mouvement anarchiste, et son prétexte d’égalité des droits, un illettré souvent par réaction d’amour propre, se considère autant q’un savant, et même n’hésite pas à le houspiller.

Ne serait-ce que parce qu’il en est résulté une foire aux vanités et une suffisance irrépressible, je considérerais nécessaire de renoncer à un mot qui situe les hommes au-dessus des autres. J’éprouve le besoin d’une certaine humilité, qui me maintienne sur le plan commun des hommes, qui me permette de sentir en mon cœur fraternel l’humanisme profond de la fraternité. Ceux qui se situent au-dessus des autres, quelles qu’en soient les raisons, fussent-elles celles de la supériorité d’un idéal, s’en séparent et ont normalement tendance à les mépriser. Telle est l’attitude de la plupart de ceux qui ont été anarchistes, et qui le demeurent en eux-mêmes: ils méprisent le «troupeau» de leurs semblables. Ce n’est pas avec cette mentalité qu’on sert le progrès de l’humanité.

V
De quelque côté que l’on retourne la question, il est indiscutable que quelque chose a failli dans les espoirs et les prévisions des penseurs de l’anarchisme et qu’un abîme sépare les buts énoncés des réalités atteintes. A part la révolution espagnole, on peut parler d’échec de l’anarchisme mondial (je fais exception pour le Japon dont je ne connais pas suffisamment l’importance réciproque des causes objectives et subjectives, et dont je n’oublie pas les ravages faits par les assassinats de militants qu’opéra la police). Depuis bientôt quarante ans, j’ai réagi sans arrêt contre les déviations qui appauvrissaient la pensée et stérilisaient l’action. Je continue à le faire, sans me mentir à moi-même, refusant toutes les explications de facilité avec lesquelles m’ont répondu tant d’individus qui justifiaient ainsi l’insuffisance de leur effort et le plus souvent ne sont plus dans la lutte depuis bien des années.

Les partisans des structures politiques pourront rétorquer que cette constatation générale et publiquement exprimée prouve l’inanité des principes libertaires en eux-mêmes, et constitue la preuve indiscutable du besoin de l’autorité régissant, avec plus ou moins de souplesse ou de rigidité, le fonctionnement des collectivités et les rapports humains. Je comprends que cette réponse paraisse justifiée. Et pourtant, sans m’accrocher aveuglément à la fidélité à des principes intangibles — puisque j’ai déjà posé dans cette revue même le problème de l’autorité sans avoir peur des mots et des leçons qu’apporte l’expérience — je crois qu’on ne peut tirer aussi vite des conclusions si catégoriques. L’idéal élaboré par les penseurs libertaires n’a pas été l’œuvre d’illuminés se plaçant au-dessus des possibilités humaines. Marx lui même voyait en l’anarchie l’aboutissement du socialisme (12) et Engels et Lénine s’exprimaient catégoriquement dans le même sens.

Certes, ce mot «anarchie» se prête aux interprétations les plus sensées comme les plus baroques et je répète que ce fut une erreur énorme de Proudhon que l’avoir choisi pour définir un idéal d’ordre et d’harmonie. Mais si nous le prenons dans l’esprit qui présida à son choix, il est certain qu’une grande partie de la méthode d’organisation préconisée s’inspire des lois naturelles d’entente entre les hommes et leurs groupements divers. C’est cette interprétation des faits et volonté de l’ériger en principe consciemment appliqué qui demeurent toujours valables.

Quand Proudhon opposait le «contrat» à la loi, il s’agissait pour lui d’étendre à tous les rapports entre les hommes les normes largement pratiquées de l’économie libérale, foncièrement anti-étatiste (ce que l’on a trop oublié à mesure de l’avance de l’étatisation) en y ajoutant comme condition «sine qua non» la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme. Quand Bakounine préconisait la réorganisation de la société sur la base des organisations ouvrières, fédérées par spécialités de production, nationalement, internationalement et mondialement, y ajoutant les créations du coopératisme dont il fut un des premiers a entrevoir les immenses possibilités, il élaborait une conception parfaitement réaliste de l’histoire sociale envisagée sans appareil d’État (13). Quand dans son livre L’Entraide,Kropotkine montrait que le développement progressif des espèces, de l’insecte à l’homme, et le perfectionnement de l’humanité étaient des faits en quelque sorte biologiques, et que c’est grâce à l’instinct et à la pratique de la sociabilité beaucoup plus qu’à l’État et aux activités gouvernementales que les peuples ont pu survivre et progresser, il posait les bases d’une philosophie de l’histoire qui ouvre d’immenses horizons à la pensée sociale et aux réalisations qui peuvent s’en suivre.

La véritable histoire de l’humanité est a-gouvernementale et a-étatique. Cette conclusion, éminemment libertaire, est celle de nombreux ethnologues et de tous ceux qui s’efforcent de connaître toujours mieux les faits se rapportant aux activités multiples des générations, au développement des civilisations, à l’œuvre des hommes. Notre rôle consiste à approfondir cette immense leçon de choses, à en dégager des conclusions théoriques et pratiques grâce auxquelles nous pourrons montrer le chemin de l’avenir. Devant l’invasion galopante de l’étatisme forcené, devant la mainmise croissante des institutions d’État renforcée par l’impérialisme technocratique et négateur des valeurs supérieures, la réaction subjective d’hommes venant de tous les horizons est en train de prendre corps. Il manque une conception constructive d’ensemble qui réunisse, pour des objets concrets, les oppositions informulées ou dispersée. Et si une école de pensée correspondant à notre époque et à la situation présente se constituait, tout ce qui demeure valable dans la philosophie sociale anarchiste, que je préfère appeler libertaire pour éviter des confusions mortelles, pourrait aider à éclairer le prochain avenir.

«Je ne suis pas anarchiste mais je considère qu’on ne peut ignorer vos idées pour construire l’avenir» m’écrivait, il y a une dizaine d’années, René Dumont, agronome, mais aussi socialiste et sociologue. Bien des gens pensent ainsi, et ils ont raison. A condition de ne pas interpréter les idées libertaires à travers ce qu’en disent les anarchistes, ou la plupart d’entre eux.

Je me suis souvent demandé si, parmi les raisons qui expliquent la crise continuelle dans laquelle a vécu le mouvement anarchiste, l’ampleur et la diversité des bases théoriques, scientifiques et philosophiques auxquelles je me suis référé ne constituent pas, paradoxalement, une des causes de la stagnation dans la médiocrité, une source de déviations et de recul. On a pu faire observer qu’une des caractéristiques de la pensée marxiste, qui s’est répandue à travers le monde, est précisément ce qu’elle a d’unilatéral. Elle gravite autour de quelques postulats que chacun peut comprendre et interpréter quel que soit son degré de culture. La conception économiste de l’histoire qui explique tous les aspects de la vie et du progrès (politiques, juridiques, sociaux, religieux, intellectuels etc...) de l’humanité par les modifications introduites dans les formes de production, l’explication dialectique de révolution sociale qui doit immanquablement conduire au socialisme et même à la disparition de l’Etat, tout cela parait très simple au hommes simples.

Marx ne s’est pas efforcé de construire une philosophie basée sur l’ensemble des facteurs qui ont vraiment constitué l’histoire et pétri l’humanité, ce que faisant il a faussé la vérité profonde qui est toujours forcément complexe. Dans le marxisme, l’Etat apparaît comme la conséquence de la lutte des classes et doit disparaître «forcément», «scientifiquement» avec elle (nous voyons ce qu’il en a été en U.R.S.S. et dans les pays satellites). Marx qui se moquait des fabricants de «recettes pour les marmites de la société future» s’est toujours obstinément refusé à prévoir les formes d’organisation et de fonctionnement de la société socialiste. Dans la littérature marxiste, on ne trouve qu’un seul livre où ce problème fut traité, celui de Bebel, intitulé La Femmeet dans lequel, assez curieusement. l’auteur exposait une conception presque intégralement libertaire de l’avenir.

En prenant tous les risques que cela comporte, ayons le courage de le dire: contrairement à ce qui est arrivé pour le marxisme, la pensée libertaire qui a depuis Proudhon voulu embrasser toutes les connaissances a aussi posé, analysé, sondé et voulu résoudre une infinité de problèmes. Et c’est peut-être parce qu’elle a été trop riche de contenu de recherches, de rayonnements divers, d’aspects, de nuances, qu’au sein du mouvement anarchiste sont nées tant de spécialisations, de courants fragmentaires, de chapelles dont les sectateurs et les prédicateurs ont pris la partie pour le tout et oublié l’essentiel. C’est-à-dire la lutte pour la construction d’une société sans classes et où la pratique de l’entraide, de la coordination directe, de l’entente libre et responsable remplacerait l’État.

S’ensuit-il qu’il nous faudrait réduire la philosophie libertaire à quelques vérités de base afin d’éviter toutes les déviations contre lesquelles on s’épuise à lutter ? Réfléchissons avant de répondre: les choses ne sont pas si simples. Il est vrai que le marxisme s’est répandu sur le globe et a remporté dans cette phase de l’histoire la victoire sur le mouvement libertaire qui l’y a sérieusement aidé par ses insuffisances. Mais il est vrai aussi qu’il n’a pas émancipé les peuples, qu’il a donné lieu comme les libertaires l’avaient prédit à l’apparition de nouvelles formes d’oppression et d’exploitation, plus implacables que le capitalisme privé lui-même. Il a triomphé comme force de l’histoire, non comme agent d’émancipation humaine. Précisément à cause de sa courte vision des choses, de son mépris des valeurs morales, des facteurs multiples, des réalités complexes de l’homme et de l’histoire. Ne pas avoir tenu compte des éléments non purement économiques (géographiques, psychologiques, religieux, ethnologiques, politiques etc…) n’a pas permis de tracer le chemin, ou les chemins, conduisant à une société de producteurs et d’hommes libres. Si l’on néglige l’immensité des facteurs qui composent toute la vie humaine, individuelle et sociale, et qui réagissent les uns sur les autres selon les stades de l’histoire des peuples et des races, on ne voit pas les abîmes que recèle la voie choisie, ou l’on en ouvre de nouveaux.

On ne peut fonder une école de pensée, une école sociologique valable et capable d’apporter des lumières indispensables pour résoudre les grands problèmes de l’humanité en se limitant à quelques éléments du problème total. Sans quoi l’on est inévitablement débordé par les autres. Et cela, plus à notre époque qu’à n’importe quelle autre. Les penseurs grecs non socratiques avaient raison, même dans leurs erreurs et leurs tâtonnements. Sinon, l’on tombe dans le mythe, et l’adoration des mythes, dans le mysticisme, dans la foi religieuse (il y a eu aussi ce genre d’anarchistes croyant béatement en la sainte Anarchie). Et le marxisme lui-même est aujourd’hui une religion où la science est au service de la foi, comme la science des théologiens et des exégètes ou des différentes écoles du christianisme est au service de la croyance en Dieu.

Ce n’est que par la reprise et le développement d’une vaste synthèse de l’histoire de l’humanité, du grand mouvement qui l’a poussé en avant ou par lequel elle a été de l’avant, c’est par la systématisation lucide et volontaire de cette marche ascendante naturelle, consciemment poursuivie et qui, partant du passé marquera le chemin aux siècles futurs que l’on pourra fonder un humanisme valable. Cet humanisme, nous diront certains, plus attachés aux mots qu’à la substance de la pensée, sera pratiquement de l’anarchisme. Eh bien non ! Non, et il faut en finir une fois pour toutes avec le jeu de mots grâce auquel tant de simulateurs se livrent à toutes leurs turpitudes. L’anarchisme théorique de Proudhon, de Kropotkine, de Malatesta, de Rocker, d’Elisée Reclus, et même de Tolstoï sert depuis longtemps, sans que ses fondateurs aient pu supposer ce qu’on allait faire de leurs idées, à couvrir une marchandise avariée qui est le fait dominant — je ne dis pas exclusif — de l’anarchisme réalité historique.

Seule l’Espagne, où tout ne fut pas parfait non plus, mais où les idées essentielles ne furent pas oubliées par l’ensemble de notre force militante, l’Espagne et la Suède constituent une exception. Mais en Espagne l’individualisme et toutes ses déviations antisociales et destructives n’avait pas réellement pris racine, l’obsession frénétique du sexe appelée «amour libre» (14) ne fut jamais que le fait de quelques individus contaminés lors de leur séjour en France, le règne de la «combine» aux dépens de la société, du «macadam» de ce qu’on a appelé la «reprise individuelle» (15), tout cela n’a jamais pu s’étendre parce que le sens moral général ne s’y prêtait pas. Il y eut bien quelques à-côtés fantaisistes, mais jamais ces arbres n’ont empêché de voir la forêt, jamais les broussailles épineuses n’en ont empêché l’accès. Le but dominant demeurait l’instauration d’une société nouvelle, avec le combat pratique, obstiné, infatigable, héroïque pour l’instauration de cette société et l’organisation des masses travailleuses dans les syndicats, la structuration des organisations ouvrières comme moyens de réalisation. On obéissait à une mystique de l’histoire sans laquelle il est impossible de faire de grandes choses. Et même si certains aspects de la pensée des grands maîtres dépassaient l’entendement du militant moyen, celui-ci ne perdait pas de vue le but pratique qu’il fallait atteindre. Si Proudhon, et surtout Bakounine, faisaient de la Conception matérialiste de l’univers une base philosophique essentielle de la négation de l’autorité de l’homme sur l’homme en lui ôtant le fondement déiste qui seul pouvait la rendre indiscutable, le militant espagnol moyen combattait l’État pour des raisons plus simples mais qui rejoignaient celles, supérieures, de Proudhon et Bakounine, et du reste l’un et l’autre surent aussi argumenter en vertu des faits sociaux immédiats et historiques.

Cette continuité, ce rattachement entre la pensée de l’homme de la base et le génie intellectuel ne pourront jamais se produire dans un milieu, un mouvement où parce que l’immense majorité est, par suffisance et vanité, rebelle aux indispensables disciplines intellectuelles et morales, chacun prend le droit de dire et faire ce qu’il veut, et interprète à sa façon les idées, ou la théorie sociale dont il se réclame.

Une renaissance libertaire (et pour rompre totalement avec un passé qui ne fait évoquer dans l’esprit des gens que le souvenir d’attentats et autres formes de violence, je n’hésiterais pas à employer une dénomination nouvelle si j’en trouvais une équivalente), une renaissance libertaire me parait indispensable pour l’avenir humain. Je suis convaincu qu’un effort sérieux trouverait auprès d’une partie de l’opinion publique, un écho favorable et ouvrirait une horizon prometteur. Mais cela ne sera possible que si l’on a le courage de rompre avec un passé qui, sous le nom d’anarchisme, n’a laissé que des ruines.
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Paul Anton
 
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Messagepar Paul Anton » Dimanche 23 Mar 2008 18:53

NOTES
(1) Un vieux camarade italien me disait, il y a quelques années, que bon nombre des sénateurs communistes sont d’anciens anarchistes.
(2) Influencé par la Commune de Paris, Kropotkine voulut donner des orientations concrètes sur la Révolution dans ce livre que, dans sa préface du livre des deux syndicalistes libertaires Pouget et Pataud, il qualifia «d’utopie communaliste». Certes, cette utopie accordait un trop grand rôle à la spontanéité créatrice populaire, et de ce point de vue, comme du point de vue de formules comme «la prise au tas», c’est avec raison qu’on l’a critiquée. Mais c’est aussi fausser la vérité, ou tomber dans le travers de la critique systématique, que ne pas tenir compte d’autres aspects, parfaitement valables, tant en ce qui concerne la définition, alors nécessaire, des principes du communisme libertaire, que le refus de l’État, la pratique de la libre entente ou, dans le chapitre «Consommation et production», la vision d’une organisation à l’échelle européenne. D’autre part, et je l’ai démontré il y a une dizaine d’années dans cette revue même, Kropotkine a, dans ses autres écrits, toujours recommandé l’étude préalable et sérieuse des problèmes que poserait une révolution.
(3) Il est utile à ce sujet de lire le livre d’André Lorulot Chez les loupsdans lequel l’auteur raconte ce qu’il a vu lors de son passage comme directeur à L’Anarchie,journal individualiste qui menait une guerre continuelle contre Le libertaire et Les Temps Nouveaux,que dirigeait Jean Grave. Ce que Lorulot oublie de dire, c’est qu’à cette époque, il avait vécu de la «reprise» que d’autres pratiquaient et qu’il avait fait, avec insistance, l’apologie de ces pratiques.
(4) Le «macadam» était une blessure artificielle grâce à laquelle on se faisait payer une prime d’assurance par les compagnies. Certains avocat marrons étaient spécialisés dans la défense des usagers de cette «combine» quand les compagnies refusaient de payer. Vers 1910, Pierre Laval, qui n’avait pas encore percé comme avocat et encore moins comme politicien, donnait une pièce de 5 francs à celui qui lui amenait un client de ce genre. Ces pratiques eurent pour résultat que les compagnies établirent des fichiers qu’elles se transmettaient afin d’établir un contrôle de plus en plus sévère dont souvent les vraies victimes d’accidents du travail subirent les conséquences.
(5) Durant son séjour de quatre mois et demi en 1921 où il vit les anarchistes russes divisés en tendances hostiles et disparates.
(6) Ces anarchistes individualistes italiens résidant aux Etats-Unis se sont, pour la plupart, parfaitement embourgeoisés. Ils se sont aussi, pour la plupart, naturalisés citoyens des U.S.A., après avoir juré qu’ils ne professaient pas d’idées anarchistes ou subversives. Et sans doute pour être en paix avec leur conscience, ils mènent dans L’Adunataune campagne systématique contre le régime où ils se sont si bien installés et applaudissent Castro.
(7) Voici ce que me disait une mère aubergiste des Auberges de la Jeunesse dont l’expérience remontait à la période d’entre-deux guerres: «Quand nous arrivons à un endroit, selon l’habitude, les uns vont chercher du bois, d’autres allument le feu, d’autres encore épluchent les légumes ou préparent le repas. Généralement les anarchistes se mettent à lire leur journal ou à discuter pendant que leurs camarades travaillent. Ils se considèrent trop au dessus de ces occupations vulgaires pour y prendre part». Pour ma part, j’ai maintes fois constaté ce complexe de supériorité dans le comportement de bien des anarchistes.
(8) Après avoir préconisé inlassablement des méthodes constructives qui sont demeurées ignorées de la totalité des anarchistes — peut-être y a-t-il quelques exceptions que je ne connais pas —, Bakounine, devant l’échec des tentatives révolutionnaires auxquelles il avait pris part et devant celui de la Commune, arriva à la conclusion que «l’heure des révolutions étaient passée». Il recommanda alors la «propagande par le fait», entendant ainsi les réalisations directes servant d’exemples. Mais la démagogie et la bêtise faisant la loi dans le mouvement anarchiste, la formule fut interprétée comme une recommandation des attentats individuels, qui n’avaient rien à voir avec la pensée du grand lutteur.
(9) Ce livre, intitulé Precisiones sobre el anarquismo (Précision sur l’anarchisme)fut édité par l’éditoriale de Tierra y Libertad,à Barcelone, au début de 1937. En langue française, j’écrivis en 1938, sous la signature de Max Stephen, et dans les colonnes du Libertaireune longue série d’articles où je posais ces problèmes, et beaucoup d’autres. Mon emprisonnement et ma condamnation m’empêchèrent de continuer.
(10) Bien qu’appliqué à Franco, le mot «caudillo» n’ a pas été inventé pour lui. Traditionnellement, il s’applique à un meneur d’hommes, surtout pour le combat, comme par exemple étaient les chefs de troupes improvisés qui menèrent la lutte des guérillas contre les troupes napoléoniennes.
(11) Les luttes intestines du mouvement anarchistes argentin furent telles que des camarades furent tués ou blessés à coup de revolver. Les calomnies les plus infâmes furent déversées contre les militants dans les colonnes du journal, alors quotidien et aujourd’hui disparu La Protesta; la campagne de dénigrement dont je fus le témoin, et en partie aussi la victime, atteignit un degré inimaginable. Le résultat fut que la F.O.R.A. (Federacion Obrera Regional Argentina), qui fut un organisme de combat glorieux et avait, comme organisation syndicale, réussi à grouper 200 000 et peut-être 250 000 travailleurs, s’affaiblit terriblement, et quand s’établit la dictature militaire, manquant de militants que l’on avait expulsé par des procédés qui rappelaient les purges staliniennes, elle ne put résister au fascisme de Peron. Naturellement, et comme toujours, c’est à la «répression» qu’on attribue la responsabilité de cette disparition. Celle-ci a joué certainement un rôle. Mais c’est avant tout dans cette lutte intestine mortelle qu’il faut chercher la cause de ce recul.
(12) Dans la fameuse circulaire Les prétendues scissions de l’Internationale,Marx écrivait: «Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes une fois atteint le pouvoir de l’Etat, qui sert à maintenir la grande majorité sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse, et les fonctions gouvernementales se transforment en simples fonctions administratives».
Il est intéressant de constater que les individus qui s’appliquent l’étiquette d’anarchistes restent en deçà de l’interprétation que Marx lui-même faisait de l’anarchie. Mais on peut jouer comme l’on veut sur la signification de ce mot. Les résultats sont là.
(13) Cependant, de Bakounine, l’immense majorité des anarchistes n’a retenu que le combattant échevelé des barricades, le «pandestructeur» qu’il ne fut jamais et a fabriqué un négateur de toute société tout comme les ennemis de ce géant qui, du point de vue intellectuel, bâtit la philosophie socialiste la plus constructive et la plus ample qui fut, et rédigea au moins une douzaine de «catéchismes» et de programmes dont certains, comme le «Catéchisme révolutionnaire» s’étendent sur une trentaine de pages.
(14) Cette question n’était plus agitée, depuis plusieurs années, dans les groupes anarchistes. Mais elle reparaît dans certains d’entre eux. Remplacer la lutte pour la transformation de la société par la liberté de l’accouplement érigée un pratique primordiale et dominante de l’Anarchie est certainement plus facile qu’étudier l’économie sociale, les rapports universels de la production et de la consommation et le remplacement de l’Etat. Faisant un pas de plus, d’aucuns demandent, m’a-t-il été dit, que le mouvement anarchiste inscrive dans ses revendications le droit à la pédérastie. Rien ne peut plus nous surprendre. La crise continue quelles qu’en soient les formes. Quand donc ceux qui se réclament de l’idéal de Proudhon, de Bakounine, de Reclus, de Kropotkine et même de Tolstoï ou des organisateurs des collectivités espagnoles auront-ils le courage de comprendre que leur première révolution doit avoir lieu en leur propre sein, contre les interprétations et les pratiques irresponsables auxquelles conduit inévitablement la conception que chacun a le droit d’avoir de l’anarchie?
(15) N’oublions pas que Jacob, « anarchiste de la belle époque» selon l’ami Maitron — mais anarchiste qu’il ne faut pas trop vanter car cela pousse à l’imiter, et fait croire au lecteur qu’il s’agit d’un anarchiste-type — comparut devant le tribunal avec une vingtaine de ses compagnons. Et l’expérience de ce genre de choses montre que, pour le plus grand nombre, le masque de l’anarchie sert a couvrir des réalités qui n’ont rien à voir avec la pensée libertaire.
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Messagepar douddu » Mardi 25 Mar 2008 11:19

Trés intéréssant ,

Mais il semble qu'il y ait là aussi une volonté de régler certains comptes et une légére absence de nuance , le passage sur la pédérastie et les relations sexuelles est a ce sujet un cas d'école .

Mais il touche du doigt quelque chose qui me semble essentiel : La difficulté , voire l'impossibilité , de créer une organisation que l'on voudrait parfaite, a l'image du monde futur imaginé par Besnard, avec des individus imparfaits .

Il ébauche donc une approche psychanalytique tout a fait pertinente , mais elle n'est pas réservé au seul mouvement anarchiste . Les individus qui intégrent une organisation ou un groupe quelconque le font a travers un prisme egotique ce qui fausse la perspective collective . De ce point de vue l'actualité politicienne nous dévoile un autre cas d'école en la personne de notre tourmenté président .

C'est pourquoi comme G. Laval je pense qu'il faut insister sur le fait qu'on ne peut être libre sans être solidaire . Car la solidarité transcende les égoismes qui sont autant d'aliénations. C'est cette notion de solidarité qu'il faut développer sur le terrain social. D'ailleurs a ce sujet il me souvient que les gréves de solidarité sont toujours des gréves illégales, ce n'est pas pour rien .
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Messagepar anarced » Samedi 29 Mar 2008 17:54

Je trouve aussi ce texte très intéressant, surtout parce qu’il n’a pas pris une ride. Les quelques dates citées (scission de la FA en 1967) peuvent facilement être actualisées (je pense notamment aux multiples scissions dont est issue la CGA, en fait, c’est les congrès sans scissions qui doivent être assez extraordinaires à la FA…)

Je trouve quand même que dans ce texte, Gaston Leval fait un peu trop le philosophe désabusé mais peut-être est-ce inévitable lorsqu’on médite trop sur un « mouvement anarchiste » dont la consistance est si incertaine que son existence même reste très hypothétique. Mais je pense que des idées peuvent traverser les âges sans pour autant être portées par des « mouvements » plus ou moins populaires et surtout que ce n’est pas la popularité des mouvements idéologiques qui mesure la validité de ces idées. La science fournit de nombreuses illustrations : ainsi les Grecs de l’Antiquité défendaient l’idée d’une Terre ronde. Eratosthène avait même calculé une valeur de son rayon très proche des mesures actuelles. Pourtant, jusqu’à la fin du Moyen-Age, l’idée d’une Terre plate est restée infiniment plus populaire dans tous les pays catholiques. Bien que tous les arguments scientifiques rendant tout à fait irrecevable cette thèse aient été formulés des siècles plus tôt, le mensonge se maintint pendant des siècles et le « mouvement » en faveur de la vérité resta insignifiant car rares étaient, et pour cause, ceux qui défendaient l’idée d’une Terre ronde.

Je pense donc que l’inconsistance du « mouvement anarchiste » n’entame en aucune façon la valeur idéologique de l’anarchisme. Parce que l’anarchisme et le « mouvement anarchiste » sont deux choses différentes qu’il ne faut pas confondre ! C’est pourtant ce que fait Gaston Leval dès la première phrase :

Gaston Leval a écrit:L'anarchisme, ou plus exactement ce qu’on appelle le mouvement anarchiste français, est en crise


Partant de cette confusion, il en arrive, très logiquement, à une critique acerbe de l’anarchisme qui le conduit jusqu’à rejeter complètement « l’anarchie ».

Gaston Leval a écrit:Certes, ce mot «anarchie» se prête aux interprétations les plus sensées comme les plus baroques et je répète que ce fut une erreur énorme de Proudhon que l’avoir choisi pour définir un idéal d’ordre et d’harmonie.


Lorsque Proudhon emploie ce mot, il existe déjà. Voltaire disait par exemple : « Comme le despotisme est l'abus de la royauté, l'anarchie est l'abus de la démocratie. » (Essai sur les mœurs et l'esprit des Nations) Et c’est probablement, jusqu’à Proudhon, sa définition la moins péjorative. Donc lorsque Proudhon choisit ce mot, il est déjà connoté très négativement et il n’a pas eu besoin des anarchistes pour cela ! D’ailleurs, Proudhon parle « d’anarchie positive » pour bien marquer la différence avec l’autre : il dit, par exemple, « la République est une anarchie positive. »

Je pense que Gaston Leval se trompe totalement et que l’essentiel du problème ne réside pas dans le nom choisit pour l’idée mais dans la méconnaissance ou pire la négation de ce qu’elle contient par ceux-là même qui prétendent la défendre. Et changer son nom risquerait de la rendre encore plus confuse.

Lorsqu’un mot a reçu une aussi belle définition que celle de Kropotkine (et il y en a d’autres…) il faudrait être fou pour s’en débarrasser !

«L’Anarchie est une conception de l’univers basée sur une interprétation mécanique des phénomènes, qui embrasse toute la nature, y compris la vie des sociétés. Sa méthode est celle des sciences naturelles, et par cette méthode toute conclusion scientifique doit être vérifiée. Sa tendance est de fonder une philosophie synthétique qui comprendrait tous les faits de la nature, y compris la vie des sociétés humaines et leurs problèmes politiques, économiques et moraux».

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Messagepar tomatok » Dimanche 30 Mar 2008 17:55

Je viens de lire ce texte, je le trouve vraiment excellent, l'auteur a vraiment bien cerné nombre de problèmes, et bien qu'écrit il y a plusieurs décénies ce texte est totalement d'actualité. Donc je partage totalement ce qui est dit à 2 exceptions près :
1) les conceptions morales de l'auteur sur la sexualité
2) son espèce de hiérarchisation entre les hommes selon leur intelligence ou leur niveau de connaissance m'est totalement insupportable. Je comprends ce qu'il veut dire dans le fond (y'en a marre des anars qui ont des avis sur tout et n'importe quoi alors qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent) mais je crains qu'il n'y ait pas que cela, en tout cas dans la forme.

anarced a écrit:Mais je pense que des idées peuvent traverser les âges sans pour autant être portées par des « mouvements » plus ou moins populaires et surtout que ce n’est pas la popularité des mouvements idéologiques qui mesure la validité de ces idées. (...) Je pense donc que l’inconsistance du « mouvement anarchiste » n’entame en aucune façon la valeur idéologique de l’anarchisme. Parce que l’anarchisme et le « mouvement anarchiste » sont deux choses différentes qu’il ne faut pas confondre !

Je crois que précisément ce que tu dis est ce que dénonce l'auteur : on s'en fout de savoir si l'idée anarchiste est la meilleure ou pas, car cela n'a strictement aucun intérêt si elle ne trouve aucune application sociale. Je ressens dans tes propos un peu de cette espèce de vanité dont parle Gaston. En tout cas pour moi, une idée n'a de valeur que si elle trouve/part d'une application pratique, une idée pour elle même ne m'intéresse absolument pas.
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Messagepar NOSOTROS » Dimanche 30 Mar 2008 20:40

l’essentiel du problème ne réside pas dans le nom choisit pour l’idée mais dans la méconnaissance ou pire la négation de ce qu’elle contient par ceux-là même qui prétendent la défendre
.

Oui ! Définitivement !

«L’Anarchie est une conception de l’univers basée sur une interprétation mécanique des phénomènes, qui embrasse toute la nature, y compris la vie des sociétés. Sa méthode est celle des sciences naturelles,


Excellent ! L'anarchisme est en effet beaucoup plus scientifique que le marxisme car plus proche des siences naturelles (qui n'ont aucune certitude à 100 % et ne sont pas systématiquement déterministes), ce dernier étant un pur produit de la science physiques newtonnienne laplacienne, réductrice en diable !

Cependant, si on voit que Kropotkine était influencé par la science dominante de son temps (approche "mécanistique") il me semble qu'aujourd'hui il conviendrait plus de parler d'une approche ontologiquement holistique (ou systémique).
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Messagepar anarced » Mardi 01 Avr 2008 11:53

tomatok a écrit:on s'en fout de savoir si l'idée anarchiste est la meilleure ou pas,


Moi, je ne m'en fous pas, en fait, ça me paraît même être une question essentielle, parce que, si l'anarchisme n'est pas la meiileure idée, alors je pense qu'il doit être rejeté et remplacé par l'idée qui le dépasse.
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Messagepar Dan » Mardi 01 Avr 2008 18:02

anarced a écrit:
tomatok a écrit:on s'en fout de savoir si l'idée anarchiste est la meilleure ou pas,


Moi, je ne m'en fous pas, en fait, ça me paraît même être une question essentielle, parce que, si l'anarchisme n'est pas la meiileure idée, alors je pense qu'il doit être rejeté et remplacé par l'idée qui le dépasse.


ce qui veut dire a peu prés la meme chose. du moins de la facon dont j'ai compris les propos de tomatok (avec lesquels je suis d'accord). non?
Dan
 

Messagepar tomatok » Mardi 01 Avr 2008 20:20

c'est sûr qu'en prenant un bout de phrase dans un paragraphe de 4 lignes on peut me citer en me faisant dire n'importe quoi. Ce qui était surtout important dans ce que je disais c'était la suite de ma phrase : "cela n'a strictement aucun intérêt si elle ne trouve aucune application sociale." Ce qui m'agace dans tes propos anarced c'est que j'ai l'impression que l'anarchisme pour toi c'est avant tout un espèce de concept abstrait.
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Messagepar wiecha » Mardi 01 Avr 2008 21:08

Salut,

En fait j'ai arrêté de lire ce texte au moment ou ça parle de l'abus du recours au macadam et aux secours du chômage. Ah si, j'ai quand même lu la note qui explique doctement que les "abus" et les "fraudes" de certains ont entrainé un accroissement des contrôles .

Franchement, je ne vois pas ce que je peux tirer d'un texte qui parle des camarades de cette manière et pas seulement des anarchistes, en réalité, mais de tous ceux qui ont cherché à échapper au travail salarié sans braquer des banques .

Qu 'un enfoiré de stalinien vienne me dire que je vole l'Etat et que l'"oisif ira loger ailleurs " , normal. Mais là...

Le reste de ce que j'ai lu est du même acabit: qu'il s'agisse de caricaturer la position de ceux qu'il appelle les "syndicalistes révolutionnaires " et de contester à ceux qui le revendiquaient l'adjectif anarchiste, ou à l'inverse de tirer le portrait des "individualistes ( ben oui ma bonne dame, la bande à bonnot, on sait comment ça a fini ). Non pas que les critiques ne soient pas en partie fondées, mais ce ton définitif, ce mépris des uns et des autres ....En plus, ce sont finalement des arguments assez rabachés ailleurs, non ?

Ce qui est prodigieusement amusant, finalement c'est la date du texte , si j'ai bien compris, 1967. Comme quoi effectivement, les idées et les pratiques anarchistes n'ont pas tellement besoin des anarchistes étiquetés.

J'espère qu'on ne tirera pas le même bilan de nos textes dans quarante ans.
wiecha
 
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Messagepar tomatok » Mercredi 02 Avr 2008 16:47

wiecha a écrit:En fait j'ai arrêté de lire ce texte au moment ou ça parle de l'abus du recours au macadam et aux secours du chômage. Ah si, j'ai quand même lu la note qui explique doctement que les "abus" et les "fraudes" de certains ont entrainé un accroissement des contrôles .

arf j'avais pas lu les notes, mais pour le reste, ça m'a pas frappé car j'avais plutôt l'impression que sa critique rejoignait finalement la discussion sur l'insurrection qui vient ou sur ce forum une remarque de lucien à propos d'un texte de non fides sur noel.
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Messagepar wiecha » Mercredi 02 Avr 2008 17:03

Il faudrait voir à ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain, à propos de l'Appel et de l'Insurrection qui vient.

Je trouve que ce texte de Leval ( enfin le morceau que j'ai lu ) tombe justement dans les travers de la critique morale sur l'anarchisme individualiste, c'est à dire qu'il attaque tout ce qui en fait le sel, notamment le refus du salariat, le refus de la séparation entre vie quotidienne et militantisme. Et du coup, le texte pour moi n'est pas du tout anarchiste, mais très travailliste par contre.

C'est pour ça que personellement, mes critiques de l'appel portaient sur le concept d'affinité, son élitisme sous jacent, et son autoritarisme latent.

C'est pou ça aussi que j'évoquais brièvement dans le débat sur la notion de classe, les différences fondamentales, entre le courant français autour de l'Appel et de l'Insurrection qui vient et le courant anarchiste insurrectionnaliste italien: si les deux se rejoignent sur l'"illégalisme ", et l'affinité comme base, le second développe aussi une très forte critique de l'autorité qui n'est à mon avis pas du tout présente en France. On oublie souvent que les courants de pensée issus de l'"autonomie " à la française ont quand même une très forte dimension léniniste, pas au sens du culte de la personnalité mais dans l'absence de réflexion sur l'organisation anti autoritaire.
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Messagepar Dan » Mercredi 02 Avr 2008 17:27

tomatok a écrit:
wiecha a écrit:En fait j'ai arrêté de lire ce texte au moment ou ça parle de l'abus du recours au macadam et aux secours du chômage. Ah si, j'ai quand même lu la note qui explique doctement que les "abus" et les "fraudes" de certains ont entrainé un accroissement des contrôles .

arf j'avais pas lu les notes, mais pour le reste, ça m'a pas frappé car j'avais plutôt l'impression que sa critique rejoignait finalement la discussion sur l'insurrection qui vient ou sur ce forum une remarque de lucien à propos d'un texte de non fides sur noel.


un texte sur noel qui n'est PAS de Non Fides :wink:
Dernière édition par Dan le Mercredi 02 Avr 2008 17:36, édité 1 fois.
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Messagepar tomatok » Mercredi 02 Avr 2008 17:34

wiecha a écrit:Je trouve que ce texte de Leval ( enfin le morceau que j'ai lu ) tombe justement dans les travers de la critique morale sur l'anarchisme individualiste, c'est à dire qu'il attaque tout ce qui en fait le sel, notamment le refus du salariat, le refus de la séparation entre vie quotidienne et militantisme. Et du coup, le texte pour moi n'est pas du tout anarchiste, mais très travailliste par contre.

bah je devais être bien fatigué quand je l'ai lu alors, et il va falloir que je le relise. Ceci dit le côté moralisateur de ce texte est assez évident (j'aurais du écrire les conceptions morales de l'auteur, notamment sur la sexualité). Bon ça fiat 5 minutes que je galère pour structurer un message mais je crois que ce sera pas pour aujourd'hui.
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La crise permanente de l'anarchisme par GASTON LEVAL

Messagepar clown » Jeudi 03 Avr 2008 1:06

du coup, je suis d'accord avec wiecha sur le côté hautain, je-sais-tout-et-les-autres-n'ont-rien-compris-à-l'anarchisme de ce texte, qui a le cul entre deux chaises, d'un côté texte qui se voudrait être une sorte de synthèse, mais qui est trop long pour l'être vraiment, et d'un autre côté, retaper vite fait l'histoire de l'anarchisme depuis plus de cinquante ans, mais dans ce cas, c'est un peu rapide et facile de mettre dans le même sac la "Bande à Bonnot" (appelation d'origine flic contrôlée par ailleurs..) et l'anarchisme individualiste, qui contient quand même plus qu'un bracage de banque.

Du coup, ça m'a vite saoulé, c'est con, parce que j'aimais bien les textes de Leval par ailleurs
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Messagepar NOSOTROS » Jeudi 03 Avr 2008 10:41

peut être faut il replacer ce texte dans son contexte.

OK, il est peut être "hautain" mais il faut voir ce qui était la voix officielle de l'anarchisme à l'époque : Maurice JOYEUX. (Avez vous déjà lu du Maurice Joyeux ?). On comprends mieux certaines chose si on se replace dans le contexte de l'époque ...
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Messagepar anarced » Jeudi 03 Avr 2008 12:44

Malgré la critique que j'en ai formulé et malgré mon côté individualiste, je persiste à trouver ce texte intelligent et éclairé. La critique de l'individualisme anarchiste qui y est formulée, certes particulièrement acerbe, acrimonieuse (surtout dans certains passages) est néanmoins argumentée et réfléchie, ce qui est loin d'être systématique. L'individualisme est très souvent mis à l'index, en général, simplement sur des préjugés, qui le réduisent à une impasse: la reprise individuelle ou la bande à Bonnot mais l'auteur ne s'arrête pas à cela dans son analyse, loin de là.

gaston leval a écrit:Mais les choses étaient infiniment plus complexes et le mal atteignait une profondeur que les lignes qui précèdent ne permettent pas de mesurer. Ainsi en fut-il par rapport au problème moral. Pour celui qui fait de son moi et de la satisfaction plénière des besoins de son moi, le principe unique de sa pensée et de son comportement, la morale sociale enchaîne l’individu, constitue une contrainte qui ruine la personnalité et viole ses droits. Aussi la négation de toute morale fut-elle un des piliers de la pensée individualiste, et c’est pour combattre cette tendance envahissante que Jean Grave polémiqua avec acharnement, et Kropotkine écrivit, vers 1900. son excellente brochure: La Morale anarchiste


Je ne trouve pas non plus qu'il soit "hautain" et même si je n'ai pas pris le soin de vérifier l'exactitude de tous les faits qu'il évoque, il me donne plutôt l'impression de maîtriser son sujet, de connaître ce dont il parle et non d'impressionner la galerie en parlant de choses qui le dépassent.

Quant au côté moralisateur du texte, je ne vois pas le problème. Je ne reconnais pas le monopole de l'Eglise dans ce domaine. Je pense qu'il est important quand on analyse des évènements tragiques de juger les responsabilités de chacun et d'en tirer des conclusions. Ce travail concerne tout le monde.

Quant à l'ajusteur Maurice Joyeux, je pense que la FA regorge de personalités beaucoup plus problématiques. Abordez donc là bas la question du sexisme par exemple !
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Messagepar tomatok » Jeudi 03 Avr 2008 15:11

bon je viens de chercher en diagonale le passage qui vous a choqué et je viens de trouver ça :

Mais malheureusement, une partie des idées qui étaient siennes, passèrent au milieu anarchiste communiste où les pratiques «en dehors» se développèrent entre les deux guerres, et toujours en France, sous forme de «combines» créant un style de vie très répandu dans ce milieu.

Telle fut la pratique du «macadam», déjà née du reste avant 1914 (4) qui pouvait s’expliquer quand le chômage et la faim y poussaient les hommes, mais qui devint vite, pour beaucoup un style de vie. Telle encore l’exploitation multipliée du secours de chômage qui atteignit des proportions insoupçonnables.

Effectivement la dernière phrase est totalement inacceptable.
Par contre il me semble que ce qu'il critique concernant ce qu'il appelle le macadam, c'est le fait d'en faire un style de vie. Et cet élément de critique je le partage. Et c'est pour ça que je voyais un lien avec des textes comme l'insurrection qui vient, car un texte qui propose comme action politique de tomber des vitrines ou de tirer des trucs, bah je suis désolé, ça c'est une pratique que tu fais ou pas (enfin que bien évidemment tu ne fais pas puisque c'est illégal, et la loi républicaine est notre loi à tous) mais qui doit rester en scred. Enfin moi je comprends le fait de dire que effectivement vivre de la débrouille c'est juste une manière de moins subir ou de subir différemment mais c'est pas une fin en soi. En tout cas c'est comme ça que j'avais compris ce passage. Et il me semble que si quelqu'un milite l'intérêt c'est pour créer un rapport de force donc pour essayer de participer à la mise en lien des gens entre eux afin qu'on s'organise ; appeler les gens à voler dans un tract je comprends vraiment pas où ça mène d'un point de vue collectif. Enfin je sais pas, c'est appeler les gens à se débrouiller dans le cadre du système, pas à inverser la vapeur. Et effectivement si à l'époque dont il parle des gens s'accomodaient bien de leur système de débrouille comme fin en soi et n'avaient pas grand chose à foutre de "ces cons qui travaillent" je comprends très bien sa critique.

Ceci dit après relecture effectivement le comprends que ce passage soit ambigü et qu'il y ait probablement + que ce que j'y ai lu la première fois. Bon faut vraiment que je relise ce texte ce week-end.

au fait, je me demandais, c'était quoi son travail à gaston leval ? j'ai pas trouvé de bio sur internet (ils parlent partout de la période espagnole et le site des increvables anarchistes marche pas)

anarced a écrit:Quant au côté moralisateur du texte, je ne vois pas le problème.

y compris pour les aspects abordés par wiecha et clown ???

Sinon pour le côté hautain, bah quand on prétend tirer un bilan de tout un mouvement tout seul, c'est toujours le risque que ce soit interprété comme ça.
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Messagepar wiecha » Jeudi 03 Avr 2008 17:33

Encore une fois, je pense qu'il y a en ce moment ici une focalisation sur l'Appel , qui fait que tout ce qui en porte la critique de près ou de loin est jugé à cette aune là.

Je maintiens que ce texte est gerbant, notamment lorsqu'il attaque un "certain style de vie ". Oui, le vol n'est pas une action révolutionnaire en soi, de même que l'absentéisme ou le fait d'utiliser les failles juridiques du système.

Ce qui l'est c'est d'en faire une arme collective , en donnant des outils pratiques à chacun et en déconstruisant le discours officiel sur la propriété privée.

Autant, un mec qui fait ses petites affaires tout seul et ne partage pas ses trucs ne m'intéresse pas, autant par contre des démarches comme celles de Yo Mango en Espagne, ou celles qui consistent à transmettre les savoirs sur les manières d'organiser une réquisition de richesse me semblent pertinentes.

Et quand au discours sur les abus des "secours chômage ", vraiment pour moi, ce n'est pas un détail du tout. Surtout quand c'est totalement déconnecté d'une critique de ce qu'est l'emploi salarié, de ce que peut être l'activité socialement utile....

Enfin, c'est peut-être mon "style de vie " qui me donne un point de vue bizarre sur les choses, mais quand j'élabore avec des camarades des outils collectifs pour garder ses allocations sans faire un boulot de merde, par exemple, et bien, je n'ai pas l'impression de faire autre chose que les camarades qui préparent des grèves, ou assurent des permanences d'auto défense en droit du travail.

Action directe, auto-organisation , solidarité et partage des savoirs , pas forcément le pas automatique vers la révolution, mais une nécessité éventuellement porteuse de rupture avec l'ordre existant
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Messagepar tomatok » Jeudi 03 Avr 2008 18:10

wiecha a écrit:Enfin, c'est peut-être mon "style de vie " qui me donne un point de vue bizarre sur les choses, mais quand j'élabore avec des camarades des outils collectifs pour garder ses allocations sans faire un boulot de merde, par exemple, et bien, je n'ai pas l'impression de faire autre chose que les camarades qui préparent des grèves, ou assurent des permanences d'auto défense en droit du travail.

mais je crois que la nuance de taille que tu ne sembles pas saisir et qu'en tout cas moi je vois, c'est qu'à chaque fois dans ton post tu parles de collectif. établir des outils collectifs pour pouvoir toucher le chomage au max, pour pouvoir organiser des réquisitions... j'ai pas l'impression que les actes critiqués dans ce texte soient de cet ordre là.
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