La critique anarchiste du marxisme
Sekelj Laslo
La critique anarchiste du marxisme (*)
Une double opposition caractérise la théorie sociale anarchiste : d’un côté la société bourgeoise et l’État sont critiqués et rejetés au nom de l’anarchie et de l’idéal humaniste de la société juste. D’un autre côté, l’anarchisme s’est opposé de façon critique au marxisme, en tant que théorie et en tant que praxis politique dans ces manifestations visibles (1a sociale-démocratie, le bolchevisme et 1e communisme). L’anarchisme arrive à ces confrontations au nom et à partir des positions de la théorie révolutionnaire, comme réalisation immédiate de 1’idéal humaniste de la société juste, et au nom de la pureté morale des moyens de lutte. Ainsi, du point de vue anarchiste, 1a critique du socialisme marxiste représente la conséquence et 1a prolongation de 1a critique sociale anarchiste de 1a société bourgeoise et de l’État, et également de la théorie révolutionnaire anarchiste. C’est pourquoi 1es anarchistes considèrent que le but du marxisme est le socialisme d’État, et donc essentiellement l’extension des rapports sociaux (bourgeois) actuels et la forme structurelle de ces rapports (1).
La critique anarchiste du marxisme n’est pas un tout homogène ni une position unitaire. À mon avis, il faut distinguer clairement trois niveaux dans la critique anarchiste du marxisme.
1) la critique de Marx par Bakounine 2) la critique de la sociale démocratie (théorie et praxis), 3)1a critique de la praxis des bolcheviks après la révolution d’octobre.
Contexte de 1’opposition de 1’anarchie au marxisme Pour une compréhension de l’essentiel du conflit entre l’anarchisme et le marxisme, il faut d’abord exposer le contexte historique des faits, c’est-à-dire le rejet anarchiste de la politique dans son ensemble et dans les manifestations visibles (du début du siècle) du concept de politique. Cette position implique en soi, avant tout, le refus de la démocratie bourgeoise et parlementaire sous toutes ses formes (2). Elle devient visible parce que, précisément après l’expérience de 1a Commune de Paris, il n’est plus possible pour le marxisme et l’anarchisme -les deux tendances dominantes dans l’internationale- de coexister, de se concurrencer et de converger.
Proudhon constatait déjà que la démocratie représentative n’était qu’une dictature déguisée (3), encore que, dans la pratique, il n’ait pas repoussé la participation à la vie politique de la société bourgeoise. Bakounine et Kropotkine, de ce point de vue, ont été bien plus loin que lui (4). Dans l’ensemble, pour l’anarchisme après Proudhon, la position envers l’institution du suffrage direct, de même qu’envers toutes les institutions libérales et démocratiques, est de les envisager comme des moyens de manipuler les masses travailleuses. Ce sont les moyens de la politique bourgeoise et une sorte d’opium qui obscurcit les bases de l’inégalité économique. En outre, Le suffrage universel est la contre-révolution (5). 0u, brièvement, le parlementarisme et la démocratie bourgeoise dans leur ensemble représentent -selon les anarchistes- exclusivement un instrument de 1a bourgeoisie, partie intégrante de la politique bourgeoise, qui dans le principe même sont contraires au socialisme, et comme moyen et non pas seulement comme but (6). Lorsque l’anarchiste allemand Pierre Ramus déclare que le parlement n’a aucune indépendance par rapport à la classe capitaliste et à l’État, il ne fait qu’exprimer 1es préliminaires de la principale position de l’ensemble de l’anarchisme, de façon quelque peu extrême. En outre, selon Ramus, il en va tout à fait de même du programme que présentent les parlementaires, parce que le parlement n’a aucun autre pouvoir (et but) que de servir l’État bourgeois actuel (7).
Les positions de Guillaume, Rocker et Malatesta sont plus nuancées. Ainsi Guillaume au congrès de la I internationale de La Haye, en 1872 répondait aux marxistes en déclarant :
Nous ne sommes, en aucun cas partisans de l’indifférence en politique comme on nous 1’a injustement reprochés. À l’opposé des marxistes, nous sommes des politiciens négatifs, parce que notre but n’est pas de créer, mais, de détruire tout pouvoir politique (8).
Il faut comprendre cela dans le sens de la vision de la politique de Rocker : Chaque événement qui se déroule dans une société est de nature politique, surtout lorsqu’il apparaît dans un domaine purement économique, comme par exemple la grève générale. Il faut considérer l’activité parlementaire, dans le meilleur des cas, comme une forme ordonnée de l’activité politique générale et, à notre avis, elle ne se présente que sous la forme la plus insignifiante et la plus faible de la lutte politique (9). Et Malatesta se déclare également en faveur de la lutte politique, qu’il comprend comme une lutte contre tout pouvoir, mais en aucun cas comme une participation aux organes électoraux (l0). Par conséquent, si nous faisons abstraction de la rhétorique, nous voyons que 1es trois auteurs de la génération plus jeune se prononcent, en fait, pour les buts pour lesquels Bakounine et Kropotkine (11) ont lutté : le refus total du combat légal, parlementaire et politique. En fait, en ce qui concerne le refus de la lutte politique, selon la position caractéristique anarchiste, chaque forme de participation à la politique ne peut être qu’une participation à la politique bourgeoise dans le cadre de l’État bourgeois (12).
Le refus anarchiste de la lutte politique comme moyen de création de la condition de réalisation de l’anarchie en tant qu’idéal humaniste de la société juste a encore une autre dimension. Chaque action d’un parti politique a pour but unique, entre autre, de conquérir le pouvoir politique. Cependant pour Bakounine, cette conquête du pouvoir politique ne peut qu’être un nouveau despotisme d’une minorité dirigeante : le gouvernement de l’immense majorité des masses populaires par une minorité (13). Selon Kropotkine : [l’organisation politique] se façonne, se fait au régime économique, dont elle est toujours l’expression privilégiée et, en même temps, la consécration, le maintien. Lorsque le pouvoir politique d’un pays est inférieur à son développement économique, alors cette superstructure se détruit, change et se modèle sur le pouvoir économique (14). Kropotkine, cependant, observe que durant la révolution le pouvoir politique n’est qu’un chiffon de papier.
Kropotkine essaie d’expliquer cette thèse dans son livre La Grande Révolution française sur l’explication de la révolution de 1789. Selon Kropotkine, pendant cette révolution la sphère politique a joué un rôle tout à fait secondaire. La Convention (la sphère politique) a décrété le partage des terres, mais ce ne fut que la reconnaissance du fait accompli : le peuple par l’action directe spontanée avait conquis le pouvoir économique, et par là, avait en main le pouvoir de créer (15). Donc, pour les anarchistes le combat politique ne peut avoir pour résultat qu’un changement des personnes au pouvoir, et pas un changement de l’essence du pouvoir. De 1à découle le refus de la lutte politique (16) et la reconnaissance de l’action directe comme seul moyen -selon les buts socialistes- de combat contre la société bourgeoise et l’État (l7).
À la différence des anarchistes, Marx n’a jamais été partisan de la réduction du combat contre la société bourgeoise et l’État sous qu’elle que forme que ce soit. En conséquence, Marx a été contre la réduction de cette lutte au plan économique (l’action directe) et -d’un point de vue organisationnelle- à la seule propagande des idées, comme préparation de la révolution sociale. D’une part Marx a voulu changer la conscience de classe du prolétaire empirique et des couches sociales prolétarisées, ce qui pour l’anarchisme -comme théorie de masses- est totalement inacceptable. En effet Marx considérait que la tâche de réunir 1es classes travailleuses d’Europe et d’Amérique, de même que les courants idéologiques hétérogènes, n’était que le point de départ de l’lnternationale. Marx visait beaucoup plus haut : un travail organisationnel d’élévation de la conscience de classe des travailleurs jusqu’à la conscience qu’a le prolétariat de sa mission historique (l8). Cette question, après l’écrasement de la Commune de Paris et à cause de la nouvelle situation en Europe, devint celle de la participation à la vie politique de la société et de l’État bourgeois, avec la création de partis ouvriers nationaux, avec 1a centralisation simultanée de l’internationale (19). Sur le plan théorique, cette question se pose comme celle de la lutte de classe totale, comme la non acceptation de la séparation entre la lutte économique et la lutte politique. Pour Marx : Il est de l’essence de toute lutte économique de se transformer en lutte politique et inversement (20). Engels pense 1a même chose :
I1 est donc prouvé que, dans l’histoire moderne tout au moins, toutes les luttes politiques sont des luttes de classes et que toutes 1es luttes émancipatrices de classes, malgré leur forme nécessairement politique -car toute lutte de classe est une lutte politique- tournent, en dernière analyse autour de l’émancipation économique (21)
Ce survol des idées anarchistes et marxistes et d’Engels sur la lutte contre la société et l’État bourgeois confirme pleinement les propos de Mehring dans sa biographie de Karl Marx : Leur divergence portait sur la tactique que ce mouvement de masse devait adopter pour parvenir au but ; mais, aussi erronées qu’aient pu être les vues de Bakounine sur ce plan, elles n’avaient néanmoins rien de commun avec les manigances d’un sectateur (22). Cette opposition de tactique entre Marx et Bakounine fut particulièrement exagérée dans le sens que l’anarchisme exclut l’adoption de 1a structure moderne du parti politique (23). D’un point de vue anarchiste -indique A. Rozenberg- La critique de l’État centraliste est étroitement liée au refus du parti politique. En effet, le parti est, par déduction, un État en miniature, qui a l’intention de le devenir. Le parti représente l’autorité de même que l’État (24). C’est pourquoi, pour les anarchistes, par principe la création d’un parti politique ouvrier est inacceptable, et cela indépendamment des déclarations du blanquiste Vaillant, rapporteur d’une résolution au congrès de La Haye :Le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous 1es anciens partis formés par les classes possédantes (25).
Cette résolution qui amena à la rupture théorique définitive sur la question de la lutte politique part du fait que la classe ouvrière, seulement en tant que classe, peut s’opposer à 1a domination des classes possédantes face à une situation nouvelle créée par la force unie et brutale de la bourgeoisie. Comme moyen d’expression de la classe ouvrière en tant que classe on cite -dans cette résolution- le parti politique de la classe ouvrière qui s’opposera aux vieux partis bourgeois. Finalement la résolution souligne :que la coalition des forces ouvrières déjà obtenues par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs, la Conférence rappelle aux membres de l’Internationale : que dans l’état militant de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement unis (26).
La plate-forme de Marx à la II conférence de Londres en 1871 et au congrès de 1a Haye en l872 était une vision trop hardie (27), qui ne tenait pas compte des certaines expériences révolutionnaires empiriques, et qui a servi aux anarchistes pour juger la plate-forme du groupe marxiste. Comme cela a été développé par Mehring lui-même : partout où les partis ouvriers nationaux ont commencé à se former l’Internationale s’est écroulée (28). Bakounine, Guillaume et d’autres qui ont donné au mouvement anarchiste une forme, ont tous vécu en Suisse. Et c’est 1à qu’un parti politique fut formé qui appuya Marx contre les anarchistes à partir des couches peu nombreuses et nouvelles de l’aristocratie ouvrière. Ce parti politique des couches privilégiées du mouvement ouvrier n’hésita à se servir de moyens de manipulations politiques et de rapprochements auprès des bourgeois radicaux (29). Dans l’esprit de Bakounine (30), et aussi de Kropotkine (31), ce fut le prototype du parti ouvrier national, dont la création fut proposée par Marx et ses partisans (32).
Au départ, comme nous l’avons vu, la polémique sur la lutte politique créa une situation fondamentalement négative. D’un côté, 1a totalité de la lutte de classe est réduite à la lutte économique (les anarchistes) -par 1à elle baisse fortement ou demeure au niveau de la société bourgeoise. De l’autre, la question de la lutte et de l’activité politique -dès le début- fut limitée au niveau des partis parlementaires. Il se créa alors une situation où 1e mouvement ouvrier et l’union du mouvement ouvrier international se divisa en deux camps opposés. D’un côté il y avait les anarchistes, de l’autre, Marx et Engels, et les représentants des partis ouvriers politiques existants ou en formation.
Bien que, entre Marx et Engels et les partisans de ces partis ouvriers qui devinrent en pratique anti-révolutionnaires et partisans de 1a tactique pacifiste envers l’État bourgeois, il y eut une profonde différence, la défense commune contre l’anarchisme entraîna, après la fin de l’Internationale, une sorte d’union d’intérêt entre les révolutionnaires Marx et Engels, et les partis parlementaires opportunistes. Les premiers approuvèrent catégoriquement la participation des travailleurs aux élections parlementaires.. En même temps, ils n’ont jamais abandonné la question de la révolution sociale radicale, à la différence des partis ouvriers continentaux. En pratique ils cessèrent de réfléchir à la possibilité d’une situation révolutionnaire. La situation globale même du mouvement ouvrier devint si paradoxale que ces partis présentèrent leur activité comme façon de réaliser les idées de Marx et Engels. Ce rapprochement de Marx des partis ouvriers officiels européens apparut plus tard, pendant 1a II lnternationale, comme un facteur d’importance historique exceptionnelle (33). C’est dans cette coalition pour se défendre de l’anarchisme que se cachent les racines de l’opportunisme de la II Internationale.
Comme l’a dit Lukacs La fissure la plus frappante et la plus lourde de conséquences, dans la conscience de classe du prolétariat, se révèle dans la séparation entre la lutte économique et la lutte politique (34). L’opposition des marxistes aux anarchistes fut menée afin d’éviter cette rupture de la conscience de classe du prolétariat, plus exactement, pour ouvrir un processus d’élévation de la conscience actuelle des travailleurs au niveau de la conscience de classe du prolétariat comme classe pour soi, et non comme classe en soi. Le résultat fut, cependant, à double tranchant. D’un côté,1’Association lnternationale des Travailleurs fut anéantie et l’anarchisme -après son premier essor- commença à reculer, précisément sur la question de l’organisation (35). D’un autre côté, 1a réduction de la totalité de la conscience de classe et de la totalité de la lutte de classe prend une forme opposée actuellement -le parlementarisme, la politisation- au lieu de l’économisme. C’est pourquoi nous n’avons pas pris en considération le fait que la politisation a -pour la conscience actuelle- une grande signification par rapport à l’amélioration des conditions des couches sociales de 1a classe ouvrière, et en même temps par rapport à la prise de conscience du prolétariat. Cependant, cela se fait au moment où apparaît le droit des citoyens à exprimer un choix entre la théorie révolutionnaire hautement développée et la praxis de cette théorie.
La critique de Marx par Bakounine
Dans la conscience de ceux qui partageaient les problèmes de la I lnternationale le conflit entre le marxisme et l’anarchisme fut accentué par le personnalisme. Les attaques personnelles furent échangées par les deux camps, en particulier pour les deux leaders, Marx et Bakounine (36). Quant à ce dernier, il s’efforça d’être mesuré et que le conflit ne s’envenimât pas. Marx, perdant de vue l’intérêt de l’Internationale, considérant qu’il ne fallait plus rien en attendre et qu’elle avait rempli sa tâche, se retira grossièrement. Étant donné que son orgueil était touché -à cause de l’imbroglio au sujet de la traduction en russe de Bakounine du premier livre du Capital, me semble-t-il-, Marx perdit toute mesure : il traita un homme extraordinaire et sûrement impétueux, de voleur et d’espion tzariste, bien que ce même individu ait consacré toute sa vie (quarante ans d’esclavage et d’exi1) à la révolution sociale (37).
Je considère 1e jugement de Bernstein sur 1a dimension personnelle du conflit entre Marx et Bakounine, comme très adéquat. D’un point de vue individuel, dans cette opposition entre Marx et Bakounine, ce dernier apparaît incontestablement dans une lumière considérablement plus favorable que son adversaire. Même celui qui considère dans ce conflit que Marx représente les intérêts du mouvement ouvrier et celui qui ne se permet aucune concession sentimentale, ne peut que regretter que Marx n’ait pas utilisé dans ce combat d’autres moyens et une manière différente (38). Si on laisse de côté l’aspect personnel, on constate qu’on interprète habituellement 1a critique de Marx par Bakounine comme une position qui part de ce que l’opposition à l’État est fondamentalement anarchiste (39). Je ne suis pas d’accord, car cette attitude ne définit pas la position anarchiste. En fait ce refus se trouve aussi bien dans le marxisme que l’anarchisme. L’attitude positive est celle de l’anarchisme : réaliser l’anarchie (1’idéal humaniste) par le processus même de la révolution. 0n le voit clairement dans la critique de Marx par Bakounine, qu’on ne peut comprendre que dans cette approche de l’anarchisme. L’essentiel de la critique Bakouninienne de Marx consiste dans 1e fait que, selon Bakounine, les révolutionnaires doctrinaires, sous 1a direction de Karl Marx, ont été partout -combattants et défenseurs- pour l’étatisme et contre la révolution du peuple. [Les marxistes veulent imposer la dictature de leur parti ou groupe et] le gouvernement de la majorité par la minorité au nom de la bêtise supposée de la première ; et de la prétendue intelligence de la seconde (40). Ensuite, Bakounine estime que le but du marxisme est l’État populaire de Lasalle, qu’il interprète selon le Manifeste communiste comme le pouvoir représentatif des représentants du peuple, composés d’anciens ouvriers (41), élus.
Dans l’interprétation bakouniniene le fondement de ces deux versions de l’État marxiste, était la suivante : par rapport à une société structurée, ce serait une société où tout le pouvoir social, économique et politique irait aux mains de l’État ; le pouvoir politique appartiendrait à un pouvoir fort, et l’économie dans une banque étatique unique qui concentrera entre ses mains la totalité du commerce, de l’industrie, de l’agriculture et même 1a production scientifique, tandis que la masse du peuple sera divisée en deux armées : l’armée industrielle et l’armée agricole, sous le commandement direct des ingénieurs de l’État qui formeront une nouvelle caste politico-savante privilégiée (42). Bakounine considère que Marx et les marxistes veulent créer ce socialisme étatique, en ayant comme but les moyens adaptés : la conquête de l’État et le rétablissement du pouvoir des institutions autoritaires (43). Cette pensée de Marx est explicitement développé dans le fameux Manifeste des communistes allemands rédigé et publié en 1848 par MM. Marx et Engels. C’est la théorie de l’émancipation du prolétariat et de l’organisation du travail par l’État (44).
Bakounine voyait dans la démarche marxiste et sociale-démocrate de la conquête de l’État la raison principale de l’insistance des marxistes pour centraliser les prérogatives du Conseil Général de l’lnternationale. De même, Bakounine interpréta cette raison comme la cause du désir des marxistes de créer des partis ouvriers nationaux (45), ce qui équivaut pour Bakounine à tomber au niveau de la politique bourgeoise. En plus du par1ementarisme, dans le sens de l’opportunisme, Marx, selon Bakounine, est en même temps partisan de 1a dictature jacobine par laquelle le prolétariat conquiert et acquiert le pouvoir. Dans certains passages, cette dictature jacobine s’accompagne de la domination (46) du prolétariat urbain et industriel sur les millions de membres du prolétariat agricole, et dans d’autres, de la dictature scientifique (47).
Un aspect particulier des critiques de Bakounine concerne l’interprétation du prétendu patriotisme envers l’État allemand. Cette façon de voir domine les critiques de Bakounine contre la personne de Marx (48). Ces accusations de Bakounine (49) apparaissent sur le plan théorique sous une forme adoucie, dans le sens que Marx est partisan de l’État populaire de Ferdinand Lassalle (50), et sous une forme dure, avec Marx en faveur de l’État allemand semi-totalitaire, chauviniste et hégémonique. Pour Bakounine, le concept même d’État populaire signifie accompagner la vie des règles politiques et juridiques de la bourgeoisie radicale. Cette question veut également dire l’abandon de l’internationalisme au profit d’un type de majorité nationale, et la création de grands États nationaux chauvinistes. Ces État militaristes centralisés, selon Bakounine, doivent être structurés pour qu’une nation, la plus puissante et la plus intelligente, opprime et en exploite une autre. Puisqu’il voit dans le marxisme une forme de patriotisme allemand, Bakounine conclut : Ainsi le marxisme, sans le reconnaître, en arrive inévitablement au pangermanisme (51).
L’exposé et l’évaluation de la méthode de Marx occupe une place toute particulière dans la critique et l’interprétation de Bakounine. Dans tout ce qu’il a écrit sur Marx et Engels, il n’a eu de cesse de souligner deux faits. D’abord, ces personnes sont valables, très respectables , vu l’aide concrète donnée à l’Internationale et au prolétariat allemand en particulier (52). Cela explique la valeur et le sens de la méthode scientifique marxiste, que Bakounine a toujours préférés à celle de Proudhon. Aussi Bakounine fait une différence entre Marx, théoricien révolutionnaire concret, et Marx, politicien et théoricien de l’État, sous 1’effet de la tradition jacobine et de l’école française du socialisme étatique de Louis B1anc.
En évoquant Proudhon et Bakounine, ce dernier écrit dans l’impitoyable critique qu’il [Marx] en a fait, il y a sans aucun doute beaucoup de vrai, malgré tous ses efforts pour se placer sur un terrain solide, Proudhon est resté un idéaliste et un métaphysicien. Son point de départ est la notion abstraite du droit ; il va du droit au fait économique, tandis que M. Marx, contrairement à lui, a énoncé et démontré l’incontestable vérité, confirmée par toute l’histoire ancienne et moderne de la société humaine, des nations et des États, que le fait économique a toujours précédé et continue de précéder le droit politique et juridique. Un des principaux mérites scientifiques de M.Marx est d’avoir énoncé et démontré cette vérité (53).
Bakounine présente sous une lumière différente la théorie de Marx dans Sophismes historiques de l’école doctrinaire des communistes allemands (1871) : dont les fondements, selon Bakounine, se base sur un principe qui est profondément vrai lorsqu’on le considère sous son vrai jour, c’est-à-dire à un point de vue relatif, mais qui envisagé et posé d’une manière absolue, comme l’unique fondement et la source première de tous les autres principes, comme le fait cette école, devient complètement faux. Ce principe qui constitue d’ailleurs le fondement essentiel du socialisme positif, a été pour la première fois scientifiquement formulé et développé par M. Charles Marx. Et c’est pour Bakounine la forme de pensée dominante du célèbre Manifeste des Communistes. Les idéalistes, selon Bakounine, de cette école déduisent toutes les institutions économiques des idées : les communistes allemands, au contraire, ne veulent voir dans toute l’Histoire humaine, dans les manifestations les plus idéales de la vie, tant collectives qu’individuelles, de l’humanité, dans tous les développements intellectuels et moraux, religieux, métaphysiques, scientifiques, artistiques, politiques, juridiques et sociaux qui se sont produits dans le passé et qui continuent de se produire dans le présent rien que des reflets ou des contrecoups nécessaires du développement des faits économiques. Tandis que les idéalistes prétendent que les idées dominent et produisent les faits, les communistes, d’accord en cela d’ailleurs avec 1e matérialisme scientifique, disent au contraire que les faits donnent naissance aux idées et que ces dernières ne sont jamais autre chose que l’expression idéale des faits accomplis et que parmi tous les faits, les faits économiques, matériels, 1es faits par excellence, constituent la base essentielle, le fondement principal dont tous les autres faits intellectuels et moraux, politiques et sociaux, ne sont plus rien que des dérivatifs obligés (54).
Chez Bakounine ce principe scientifique apparaît sous sa forme absolue dans le cadre de la théorie politique marxiste et dans le point de vue suivant : L’État politique de chaque pays, dit-il, est toujours le produit et 1’expression fidèle de sa situation économique ; pour changer le premier, il faut seulement transformer cette dernière. Tout le secret des évolutions historiques, selon M. Marx, est là. Il ne tient aucun compte des autres éléments de l’histoire, tels que la réaction, pourtant évidente, des institutions politiques, juridiques et religieuses sur la situation économique. ll dit : La misère produit l’esclavage politique, l’État ; mais il ne permet pas de retourner cette phrase et de dire : L’esclavage politique, l’État reproduit à son tour et maintient la misère, comme une condition de son existence (55). Et Bakounine de critiquer Marx qui méconnaît un élément fort important dans le développement historique de l’humanité, c’est le tempérament et le caractère de chaque race et de chaque peuple (56).
À ce propos, la brochure de Marx La guerre civile en France (1871), pour ce qui a trait à la lettre-circulaire, représente une sorte de rupture de la théorie de Marx sur l’Etat, et également sur celle de la révolution. Vu cet élément et l’ensemble des interprétations de Marx par Bakounine, il faut souligner que, surpris par cette lettre-circulaire, il la commente ainsi : à l’envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils [les marxistes] proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs (57). Plus loin, Bakounine commente l’attitude de Marx sur la Commune de Paris, tout en doutant fortement de sa sincérité : L’étonnante adoption, après la Commune, et l’appropriation de son but et de son programme (58).
Si on devait juger l’aspect théorique de l’opposition entre Bakounine et Marx seulement à partir des interprétations bakouninienes de la pensée de Marx alors on pourrait l’interpréter fondamentalement comme le fait Richard Huch : Marx a voulu une fois de plus justifier l’État [...] entre l’individu et le système, Marx s’allie au système et Bakounine à l’individu (59). Il est évident que Huch, pas plus que Bakounine, ne connaissait l’ensemble de l’œuvre de Marx, c’est-à-dire qu’on voit clairement à la présentation de l’interprétation de Marx par Bakounine (qui fut le premier traducteur du Manifeste communiste en russe) que ce dernier avait une connaissance très vague des travaux de Marx et Engels, à part la brochure sur l’Alliance. Bakounine avait encore des idées incertaines et floues sur le premier chapitre du Capital et la préface d’observations critiques de l’économie politique. Il faut ajouter la lecture -avec méfiance- des écrits de Marx sur la Commune de Paris. Dans cette perspective, on voit clairement comment Bakounine a tellement insisté sur la réduction de l’ensemble des œuvres théoriques de Marx (et Engels) au Manifeste. Le deuxième élément de l’optique bakouninienne de Marx, qui semble réfuté par le précédent, est l’affirmation d’un trait d’union entre le prolétariat et l’attitude politique concrète des partisans du congrès d’Eisenach et la théorie de l’État chez Marx. La troisième composante est la vision de la méthode marxiste. D’un point de vue méthodologique, Bakounine n’est jamais sorti du cadre existant, et donc de la société bourgeoise. On constate ainsi pourquoi sa compréhension de 1a méthode marxiste repose sur une réduction à 1’économisme (du point de vue méthodologique) et au matérialisme vulgaire. Du reste, sur ce plan Bakounine n’est pas isolé : de nombreux commentateurs marxistes ont négligé ou faussé le fondement marxiste de la position marxiste, comme la conception que c’est l’individu qui est par essence un être vraiment producteur et que le mode de production de la vie matérielle n’est qu’un aspect aliéné, de surcroît de son activité de producteur ... (60).
Dans l’ensemble, l’interprétation bakouniniene de Marx est réductionniste et donc inexacte. Elle est inapplicable -non seulement dans sa finalité consciente-, et tout à fait fausse, par rapport à la totalité des œuvres de Marx, de même que les conséquences que tirent Bakounine et les autres anarchistes (61). Cependant nous ne pouvons ne pas prêter attention aux éléments de cette critique qui peuvent avoir un certain fondement rationnel, malgré les limites connues de l’interprétation bakouniniene et des critiques qui en découlent de la sociale démocratie marxiste, tant dans l’ensemble que pour certaines parties. Dans la perspective limitée de la critique de Marx par Bakounine, et non pas de 1’œuvre de Marx, on peut isoler l’interprétation du concept de la dictature du prolétariat et la prévision des futurs partis politiques ouvriers nationaux.
Ainsi dans l’analyse du livre de Bakounine l’État et l’Anarchie expliquant le sens de sa thèse sur le prolétariat élevé au rang de classe dominante, (62) Marx écrit : Cela signifie que, tant qu’existent encore d’autres classes, et spécialement la classe capitaliste, tant que le prolétariat combat contre elle (car avec son avènement au pouvoir, ses ennemis et la vieille organisation de la société n’auront pas encore disparu), des mesures de violence et par conséquent des mesures de gouvernement doivent être employées ; s’il reste lui-même encore une classe et si les conditions économiques sur lesquelles reposent la lutte de classes et l’existence des classes, n’ont pas encore disparu, elles doivent être éliminées ou transformées par la violence, et le processus de transformation doit être accéléré par la violence (63). Deux pages plus loin, Marx précise une chose : Cela signifie que le prolétariat, au lieu de lutter dans chaque cas particulier contre les classes économiquement privilégiées, est devenu suffisamment puissant et organisé pour employer contre elles les moyens de coercition généraux ; mais il peut employer seulement des moyens économiques qui lui enlèvent son caractère propre en tant que travailleurs salariés, par conséquent , en tant que classe ; avec sa victoire complète s’achève également sa domination, car son caractère de classe a disparu (64).
Le véritable problème est de savoir comment interpréter ces deux passages. L’interprétation de Bakounine de l’élévation du prolétariat en classe dominante va dans le sens de la dictature du prolétariat qui veut dire le pouvoir économique et politique de l’État centralisé, selon les mots et l’esprit du Manifeste communiste (65). Ensuite Bakounine explique qu’il est conscient, comme Marx et les marxistes le pensent, que la dictature ne sert que de moyen provisoire pour amener la libération complète du peuple (vers 1a société anarchiste). Cependant Bakounine remarque que chaque État, et en particulier la dictature révolutionnaire, entraîne d’une part le despotisme et de 1’autre 1’esclavage. En effet : aucune dictature ne peut avoir d’autre fin que de durer le plus longtemps possible et elle est seulement capable d’engendrer l’esclavage dans le peuple qui la subit et d’éduquer ce dernier dans cet esclavage ; la liberté ne peut être créée que par la liberté, c’est-à-dire par le soulèvement du peuple entier et par la libre organisation des masses laborieuses de bas en haut (66).
Ces paroles de Bakounine semble, selon Arnold Künzli, la prévision exacte -inévitable aux yeux des anarchistes- du développement de la théorie marxiste dans sa praxis d’étatisme bureaucratique de nature répressive (67). À mon avis, ces paroles à double sens dans l’exposé de la critique du Manifeste par Bakounine, n’acquiert leur signification que si elles sont dirigées contre 1es auteurs incriminés et les dimensions de la dictature du prolétariat et le prolétariat comme classe dominante. Néanmoins dans son Analyse Marx expose clairement que quand il parle du prolétariat comme classe dominante, il pense vraiment à tout le prolétariat (68) en liaison avec la paysannerie, et non pas à ses représentants. Bakounine se demande : Il y a à peu près quarante millions d’Allemands. Ces quarante millions seront-ils tous membres du gouvernement ? Et Marx de répondre Certainly, car 1a chose commence par l’autonomie communale (69). P1us loin Marx explique ce qu’est, en fait, l’autonomie (70). De même Marx insiste clairement sur les limitations de la période de transition : ...étant donné que le prolétariat, pendant la période de lutte pour le renversement de la vieille société, agit encore sur la base de la vieille société et par conséquent donne encore à son mouvement des formes politiques, qui lui sont plus ou moins propres, il n’a pas encore atteint sa constitution définitive durant cette période de combat et emploie pour sa libération des moyens qui tombe en désuétude après cette libération (71).
Finalement, je veux dire qu’à mon sens l’échec principal de la critique de Marx par Bakounine n’est pas seulement dans ce qu’il dit, mais précisément dans ce qu’i1 ressent. Bakounine sent que dans les écrits de Marx sur la Commune de Paris, où Marx a incorporé dans sa philosophie 1’essence de la théorie anarchiste de la révolution, se trouve le principe même du socialisme libertaire. Dans l’exposé marxiste, en effet, il y a trois formes de prise du pouvoir par le prolétariat. Dans le Manifeste, c’est la dictature jacobine ; dans le Dix-huit brumaire, c’est la dictature autoritaire (72) ; et dans La guerre civile en France, c’est la gestion fédérale libertaire. Ainsi, une fois arrivé à ce bouleversement dans la conception des moyens de réaliser la libération de la société, on ne sait plus, jusqu’à aujourd’hui, si ce processus commence par la prise de l’appareil de 1’État , ou bien si -comme chez les anarchistes- la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte (73). Quant à 1a Commune de Paris c’était la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser 1’émancipation économique du Travail. Aussi, Marx termine sa brochure par Le Paris ouvrier, avec sa Commune,(...) est 1e glorieux fourrier d’une société nouvelle (74). Pour analyser objectivement les positions marxistes, il est très important de souligner que d’après la description de la structure, des mesures et du programme de la Commune, il est clair qu’il s’agit de la commune dans le sens de la conception prodhonniene du programme concret (75), bien que le nom de Proudhon ne soit pas mentionné (76).
La critique anarchiste du socialisme étatique
Le choc entre Bakounine et Marx se fit à trois niveaux : personnel, politico-organisationnel et théorique pour ce qui est des rapports personnels, aucun des deux ne peut servir d’exemple. Sur le plan politico-organisationnel, le conflit portait sur la tactique révolutionnaire, en particulier les moyens de combattre la société et l’État bourgeois.
Bakounine a commencé par un réductionnisme de la conception de Marx et d’Engels sur l’ensemble de la lutte de classe, où la lutte économique et politique semble un tout (77). Cependant, 1a sociale-démocratie allemande et la majorité des partis ouvriers du continent ont transformé l’ensemble marxiste de la théorie de la révolution sociale en en faisant une critique de la société et de l’État bourgeois. Ce processus s’est accompagné de 1’édification d’une structure interne, fondée sur la copie de la structure de l’État et de la société bourgeoise (la sagesse de la minorité conduit la bêtise de 1a majorité , les membres et les électeurs). Les éléments constitutifs de ce processus ont été le presque complet effondrement de l’internationalisme à cause de l’aliénation due à l’existence d’une organisation bureaucratique (78). Ce processus d’embourgeoisement et d’oligarchie des partis ouvriers accompagne 1e processus d’abandon de la conception de la Commune la forme politique enfin trouvée qui permettrait de réaliser 1’émancipation économique du Travail (Marx dans La guerre civile en France). En effet, les deux courants -réformiste (les sociaux-démocrates) et révolutionnaire (les bolcheviks)- considèrent que la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte ( préface du Manifeste).
C’est comme si la prophétie de Bakounine critiquant Marx et Engels s’était accomplie.
Néanmoins i1 faut remarquer deux points. D’abord certaines formes, et non la totalité de la praxis du mouvement ouvrier qui se rattachent au marxisme comme à son idéologie (ou une partie), sont tout à fait différentes du marxisme de Marx et d’Engels (79). Il y a une différence entre le marxisme comme philosophie (théorie) d’une époque et ses aspects idéologiques et pratiques. Cette différence est due, avant tout, aux circonstances sociales modifiées et aux conditions économiques distinctes de la vie de la classe ouvrière -au niveau le plus abstrait. Elle se manifeste comme une séparation entre la théorie unique et complète de la révolution sociale et la critique scientifique d’aspects isolés, partiels de la société et de l’État bourgeois. Au niveau théorique de l’État et de la tactique de la lutte révolutionnaire, cette différence apparaît comme l’abandon de la position de Marx sur la commune comme glorieux fourrier d’une société nouvelle, et d’autre part, comme ce qu’on appelle généralement une déviation du marxisme. Cette déviation de par sa nature corrompt la théorie révolutionnaire marxiste et en fait une critique scientifique tout à fait antirévolutionnaire, qui ne remplit que par hasard les tâches pratiques de la révolution. Cela apparaît très clairement si on compare le Manifeste et les Statuts de la I Internationale de Marx aux programmes des partis socialistes de l’Europe centrale et occidentale, et en particulier ceux des partis sociaux-démocrates allemands de la deuxième moitié du XIX siècle (80).
Les modifications des conditions de la praxis n’ont cependant pas touché la théorie. C’est plus tard que Engels a passé toute la théorie de la révolution par le tamis de la critique scientifique. Cette analyse s’est accompagnée -ce qui est d’une importance toute particulière pour notre sujet- d’un nouvel exposé de la théorie de l’État visible dans la Première adresse du Conseil Général de l’Association Internationale des Travailleurs sur la guerre franco-allemande, La guerre civile en France et la préface de 1872 au Manifeste. Cet exposé dépasse la thèse selon laquelle le prolétariat peut prendre l’appareil de l’État et l’utiliser comme moyen pour ses buts. Il est inutile de souligner que jusqu’au rejet de l’idée de la deuxième partie du Manifeste, Engels est précisément en train de polémiquer avec les anarchistes (81). Ainsi, par exemple, dans la lettre largement diffusée à Philip Van Patten, Engels répète les mesures révolutionnaires de la deuxième partie du Manifeste. La conséquence logique de ce retour au passé est l’accusation que les anarchistes posent le problème à l’envers. En effet, ces derniers veulent que dès le départ la révolution prolétaire détruise l’État comme ce fut le cas pendant la Commune, ce qui, d’après Engels, a amené son écrasement et le massacre de la classe ouvrière. En remettant les choses à l’endroit, Engels veut conserver la prise de 1’appareil de l’État et l’utiliser comme moyen pour résister à l’ennemi capitaliste, et pour diriger la révolution au niveau économique. Autrement dit, Engels est pour la libération et l’organisation du travail au moyen de l’État (82).
Huit ans plus tard, dans l’introduction à l’édition allemande de La guerre civile en France en l891, Engels revient sur la position de près vingt ans auparavant : La Commune dut reconnaître d’emblée que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer à administrer avec la vieille machine d’État ; pour ne pas perdre à nouveau sa propre domination qu’elle venait à peine de conquérir cette classe ouvrière devait, d’une part éliminer la vieille machine d’oppression jusqu’alors employée contre elle-même, mais d’autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant, en tout temps et sans exception révocables.(...) Le philistin social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat (83).
Cependant, quatre ans plus tard, Engels reprend sa position étatique -non pas dans le sens de l’étatisme révolutionnaire de Marx, mais dans le sens social-démocrate de l’opportunisme parlementaire. Il s’agit de la préface à l’édition allemande de 1895 des Luttes de classes en France 1848-1850 de Marx. Là Engels glorifie et confirme le passage à la politique bourgeoise et, de plus, par l’étatisation de la social-démocratie. La théorie de la révolution se cache dans le lent travail de propagande et l’activité parlementaire, et la pratique révolutionnaire dans le bon ordre dans le parti (ce qui est véritablement l’ironie de l’histoire mondiale ) (84). Alors pourquoi ne pas citer le correspondant à Londres des Koln Zeitung disant que les anarchistes et les sociaux-démocrates ont absolument les mêmes buts, mais ne se différencient que par le choix des moyens (85). Du reste au congrès de Zurich de la II lnternationale en 1893, Bebel justifiait 1’exclusion par la violence des anarchistes en disant : Ils n’ont ni programme ni principes , si ce n’est le point commun de combattre les sociaux-démocrates qu’ils considèrent comme de plus grands ennemis que la bourgeoisie.
Cependant le fait que les anarchistes ne pensaient pas ainsi est visible au congrès de Londres en l896. Nieuwenhius, répliquant à cette position, déclarait que l’appel à ce congrès montre qu’il s’agit d’une assemblée sur le socialisme en général et que Personne ne peut nier que des militants comme Kropotkine et Reclus et tout le mouvement anarcho-communiste reposent sur des bases socialistes. Et les sociaux-démocrates allemands le nièrent. Sur leur proposition, les anarchistes furent chassés, et l’appel au congrès qui suivit précisait que les leaders anarchistes seront expulsés (86). Telle fut la réponse de la sociale démocratie -répétant la rupture du congrès de La Haye- à l’appel sans cesse renouvelé de Bakounine et des anarchistes à une solidarité pratique dans la lutte contre la société bourgeoisie, indépendamment des différences théoriques (87).
Cet ensemble est juste, mais cette tentative de description du cadre de 1a critique anarchiste du socialisme étatique serait incomplète et inexacte, si on ne soulignait pas que l’anarchisme n’a rien offert de positif : aucune pratique personnelle efficace pour s’opposer à la société et à l’État bourgeois et les détruire. C’est un facteur d’une très grande importance et, précisément pour cela, il amène au problème de 1a critique souvent exacte de certains aspects de la sociale-démocratie. À exception de 1’Espagne et en partie de la Russie, 1a réponse à ces critiques est que l’histoire s’est déroulée en dehors de leur action. Bien sûr il ne s’agit pas de l’histoire au sens large, mais exclusivement de celle du mouvement ouvrier européen, dont le cours aurait pu être autre et différent.
La critique de la sociale démocratie
Les auteurs anarchistes post-bakouniniens comme leurs prédécesseurs, découvrent un lien direct entre Marx et la sociale démocratie. De ce point de vue rien n’a changé, pas même avec la publication en 1891 de Critique du Programme de Gotha. Cette critique de Marx présente à peine un changement valable, si ce n’est des absurdités. On répète dogmatiquement Bakounine et on ne lit pas les œuvres de Marx. I1 est significatif que des anarchistes s’occupent alors d’affirmer de façon absurde, par exemple, que Marx et Engels ont plagié, et pas dans n’importe quel ouvrage, dans le Manifeste. Selon Tcherkessof, le Manifeste est un plagiat du livre de Victor Considérant Principe du socialisme, manifeste de la démocratie au XIX siècle (l843) (88). L’éditeur allemand de cette brochure découvre que le livre d’Engels Situation des classes laborieuses en Angleterre est une compilation de De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (Paris, Paulin, 1840) (89).
Indépendamment de cette fable sur le plagiat, même le théoricien le plus en vue de l’anarchisme après Bakounine, Pierre Kropotkine, ne s’est pas précisément soucié d’examiner les écrits de Marx (et Engels). On le voit clairement au fait que Kropotkine identifie complètement les objectifs des théories de la société de Marx et de Proudhon. Et lorsque Kropotkine rejette la société pour laquelle Proudhon a combattu, il ajoute laconiquement qu’elle rejoint le collectivisme de Marx (9O). Kropotkine a réduit à la notion de collectivisme les éléments de la théorie révolutionnaire de Marx et Engels du Manifeste qu’il a lus selon les interprétations de Bakounine. C’est ainsi que Kropotkine considère qu’une vision collectiviste de la société adopte 1es bases de la société bourgeoise : la division du travail, la séparation des membres de la société en producteurs et chefs, le salariat pour les travailleurs. Kropotkine voit un changement par rapport à la forme de la société bourgeoise de l’époque dans le changement physique de employeurs : Seulement l’État, c’est-à-dire le gouvernement représentatif national ou communal, se substitue au patron. Ce sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués, leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l’industrie. Ce sont eux-aussi qui se réservent le droit d’employer dans l’intérêt de tous la plus-value de la production (91). L’erreur la plus grande du collectivisme est, pour Kropotkine, son autoritarisme : Pour que le collectivisme puisse expérimenter, lui faut l’ordre avant tout, la discipline, l’obéissance.(...) Ce sera un renouvellement de 1793 (...) Si l’ordre est rétabli, disons-nous, les collectivistes guillotineront les anarchistes. les possibilistes guillotineront les collectivistes, et enfin ils seront guillotinés eux-mêmes par les réactionnaires (92).
Kropotkine rejette fondamentalement les orientations des partis de la II Internationale, la lutte parlementaire en tant que moyen de conquérir le pouvoir de l’État. Néanmoins, il jette le bébé avec l’eau du bain, car il refuse toute lutte politique puisque le but est la conquête du pouvoir politique, et le moyen, les élections et la lutte parlementaire, etc. Pour Kropotkine ce sont des buts et des moyens que la bourgeoisie utilise et non le prolétariat, le peuple. La révolution signifie que les travailleurs deviennent les maîtres immédiats et les utilisateurs des moyens de production et des résultats du travail, ce qui est impossible sans la destruction de l’État, de la base politique et de la propriété privée (93). La domination au nom du peuple est pour Kropotkine le césarisme (94). Ainsi, d’après Kropotkin, il est impossible dans la société bourgeoise actuelle que les socialistes conquiert le pouvoir Et dans la mesure où les socialistes deviendront un pouvoir dans la société et l’État bourgeois actuels, leur socialisme disparaîtra (95). Selon Kropotkine, la conquête du pouvoir économique est la seule voie vers la société communiste. Le changement des dirigeants de l’État ne change rien à la propriété privée et toutes ses conséquences demeurent : quarante ans de lutte parlementaire des partis ouvriers amène, non pas à la conquête du pouvoir, mais à la stabilisation du système de la bourgeoise et de l’État, pense Kropotkine.
Le seul résultat possible de 1a lutte politique des partis socialistes, dit Kropotkine, ne peut être que la conquête du pouvoir politique. Le pouvoir politique en soi, cependant ne signifie aucun pouvoir, si ce n’est un non-pouvoir : Nous avons vu, au siècle passé, le dictateur révolutionnaire Kosciuszko décréter l’abolition du servage personnel ; le servage continua d’exister quatre-vingt ans après ce décret (96).
Pour Kropotkine l’arrivée de la classe ouvrière au pouvoir dans l’État bourgeois ne signifierait qu’un changement de pouvoir. C’est pourquoi le pouvoir ouvrier pourrait uniquement édicter des lois, mais non les appliquer matériellement, parce qu’il serait démuni de pouvoir économique, comme ce fut le cas, selon Kropotkine, pour la Convention et la Commune de Paris.
Kropotkine estime que si le pouvoir politique ne peut de détruire le vieil ordre, la forme dictatoriale peut encore moins être le moyen de construire la nouvelle société. Le processus de construction de la nouvelle société est la révolution en elle-même, et La libération des travailleurs ne peut être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes (statut de la I Internationale). L’auto-libération des travailleurs est le processus qui doit développer l’activité créatrice spontanée la plus large des individus. Or, c’est précisément ce qu’empêchera la dictature, lors même qu’elle serait la mieux intentionnée du monde, et en même temps elle sera incapable d’avancer d’un seul pouce la révolution (97). La nouvelle société, d’après Kropotkine, ne peut se faire par le pouvoir, par décret, et quel décret donne la liberté ? Le pouvoir de l’État et la société communiste sont incompatibles, pour Kropotkine.
La cause de la lutte des partis socialistes (ou du marxisme) pour prendre le pouvoir politique est ainsi expliquée par Kropotkine : Pour eux, comme pour tous les radicaux bourgeois, la révolution sociale, c’est plutôt une affaire de l’avenir à laquelle il n’y a pas à songer aujourd’hui. Ce qu’ils rêvent au fond de leur cœur, sans oser l’avouer, c’est tout autre chose. C’est l’installation d’un gouvernement pareil à celui de la Suisse ou des États-Unis, faisant quelques tentatives d’appropriation à l’État de ce qu’ils appellent ingénieusement services publics.(...) C’est un compromis, fait d’avance, entre les aspirations socialistes des masses et les appétits des bourgeois (98). Kropotkine met en relief -ce que Bebel, Staline et Plekhanov feront plus tard- la différence qualitative absolue entre la conception marxiste et anarchiste des objectifs de la révolution sociale.
Ni la maturité théorique ni l’évolution du syndicalisme n’ont influencé la vision kropotkinienne du marxisme. Quarante ans après ces citations de Paroles d’un Révolté, Kropotkine définit le matérialisme historique comme une position selon laquelle : aucun changement essentiel dans un sens socialiste n’est possible, tant que le nombre des capitalistes ne sera pas diminué par la concurrence entre eux (99).
Soulignant avec satisfaction que les facteurs empiriques montrent clairement le contraire, c’est-à-dire l’augmentation et non la diminution du nombre des membres de la classe bourgeoise, Kropotkine en conclut à l’inexactitude des prémisses sur lesquelles repose le matérialisme historique (100). Et lorsque la fausseté du matérialisme historique est ainsi démontrée triomphalement, Kropotkine, sur la base de la déduction, montre les motifs de sa critique : Le matérialisme historique est en fait une philosophie de l’histoire qui doit protéger la position des politiciens socialistes de la centralisation nécessaire de l’État, comme hypothèse du socialisme. La conclusion qui en découle est que si la doctrine des partis politiques socialistes se fonde sur une philosophie de l’histoire empirique et erronée, alors la doctrine elle-même est fausse. Donc, la conception de la lutte politique repose sur des hypothèses inexactes, et qu’on ne peut accepter valablement.
À la différence de Kropotkine, Rudolf Rocker est conscient de la différence entre Marx (et Engels) et la sociale-démocratie allemande : L’affirmation si souvent réitérée que c’étaient ceux qu’on appelle les Eisenachiens, et non-les partisans de Lassalle, qui étaient les représentants des théories de Marx, est généralement une fable convenue (en français, NDT) qui ne correspond pas à la réalité des faits. Du marxisme proprement dit, les premiers n’en connaissaient guère plus que les seconds. Et bien qu’il se soit souvent présenté comme disciple de Marx, Liebknecht (...) est resté complètement étranger à la théorie de l’État de Marx. Le socialisme de Liebknecht était davantage une reprise du jacobinisme socialiste français que le résultat de l’idée marxiste. Dans l’ensemble, le démocrate prenait toujours chez lui le pas sur le socialiste (101). Cette appréciation de Liebknecht concerne d’abord les idées (et celles de Lassalle) de l’État populaire. Rocker y voit le programme avant-coureur de la vieille orientation de la sociale-démocratie allemande de l’opposition au parlementarisme (102), à la collaboration parlementaire. Cette voie, selon Rocker, devait nécessairement se terminer après 1914-19 dans le régime socialiste de Weimar. Ce que le révisionnisme a tenté depuis des dizaines d’années est devenu aujourd’hui un fait. Et en même temps, c’est la fin d’un lent processus de transformation du parti social-démocrate en parti bourgeois (103).
La critique anarchiste de la sociale-démocratie a également une autre dimension, qui est en liaison avec une révision tacite de certains principes fondamentaux de la théorie anarchiste. En effet, l’anarchisme est traditionnellement une théorie de masse. Ainsi, par exemple Kropotkine, une force sociale immanente du peuple (l’entraide) et la sagesse innée du peuple (rappelons ses définitions de l’anarchisme comme théorie) sont les porteuses de tout le progrès historique. De même, Bakounine -sans s’occuper de certains éléments de l’étatisme- voit dans le peuple en tant que masse le sujet de la révolution. Cependant à l’heure actuelle, les masses non seulement ne suivent pas les anarchistes, mais où en même temps elles appuyent constamment et fortement les partis politiques ouvriers (les travailleurs des villes) et les partis conservateurs (les paysans), les rivaux et les adversaires traditionnels des libertaires. Certains anarchistes ont revu tacitement, et d’autres ouvertement, leur théorie des masses (104).
Ainsi l’explication conventionnelle de ce phénomène est qu’il provient de la corruption de tout le système du vote (Bakounine), et plus largement, des techniques de manipulation de la politique bourgeoise. Toutefois, pour certains anarchistes cette explication n’est pas suffisante s’ils cherchent une cause satisfaisante dans le fait qu’une nette minorité du peuple, ou de la classe ouvrière, partage 1’analyse anarchiste des luttes parlementaires, et en général politiques. La solution est placée dans un abandon implicite de la théorie des masses, comme le fait Malatesta en faveur de l’élitisme révolutionnaire. Les anarchistes sont la minorité la plus avancée , qui joue le rôle de détonateur révolutionnaire. Ils persuadent et conduisent par la force de l’intelligence et de l’exemple la majorité en retard (105).
Pour la radicale Emma Goldman, l’anarchisme apparaît ouvertement comme une théorie élitiste comme dans son article de 1910 La majorité contre la minorité. Elle parle avec un grand dédain du peuple-masse. Selon Emma, son époque est caractérisée par la domination de la quantité (majorité, masse) sur la qualité (minorité, individu). Ce trait de l’époque apparaît le mieux en politique, où seul compte le nombre de voix, et non 1’idéal, les principes ou la justice. Dans la lutte pour les votes, pour influencer les masses, les partis utilisent tous les mauvais coups et les manipulations. De par ses structures, l’opinion publique, de plus, représente la tyrannie de la moyenne et la pauvreté spirituelle. En général 1es masses annihilent toujours l’individualité, la liberté, l’initiative et l’originalité. Pour Emma Goldman donc : Oui, l’autorité, la coercition et la dépendance repose sur les masses, mais jamais la liberté ou le libre développement de l’individu, jamais la naissance d’une société libre (l06). La liberté c’est ce que savent les démagogues des partis socialistes. Mais ils maintiennent le mythe des vertus de la majorité, parce que le régime même de leur vie équivaut à la perpétuation du pouvoir. Emma, laissant de côté tout lien de l’anarchisme avec une théorie de masse, donne donc à cet abandon une dimension universelle et historique : Politiquement la race humaine serait encore dans l’esclavage le plus absolu (...) les innombrables géants individuels qui ont combattu pied à pied contre le pouvoir des rois et des tyrans (...) Je sais très bien qu’une masse compacte n’a jamais défendu la justice ou l’égalité (107).
Cet essai d’Emma Goldman finit par une position typiquement élitiste : Chaque effort pour le progrès, les lumières, la science, la religion, la politique, et la liberté économique, émane de la minorité et non de la majorité (108) Dans cette perspective, il est tout à fait clair que cette anarchiste ne voit dans toute l’histoire du parlementarisme rien que des échecs et des défaites, pas même une seule réforme pour améliorer la tension économique et sociale dont le peuple souffre (109 ).
La critique anarchiste du bolchevisme
Selon un professeur d’Iena Karl Diehl, le refus de l’État et de l’activité parlementaire est commun à l’anarchisme (en particulier 1es anarcho-communistes) et le bolchevisme. Cependant, comme le souligne Diehl, alors que 1’anarchisme rejette tout État et affirme que la société doit être édifiée sur le libre accord d’individus libres, les bolcheviks ne s’opposent qu’à l’État capitaliste, l’État bourgeois, et en aucun cas au principe même de la nécessité de 1’Etat et de 1’apppareil étatique en soi. Diehl voit une autre différence fondamentale dans l’aspiration des bolcheviks à la centralisation de l’économie et de l’État au moyen de la dictature du prolétariat, à l’opposé de l’aspiration des anarchistes à la décentralisation de l’économie et de la société dans leur ensemble (11O).
Cette position de Diehl n’est pas entièrement acceptable. Quand il parle de ce qui sépare les anarchistes des bolcheviks, il a plus raison que lorsqu’il évoque ce qui les unit. Ainsi, Lénine, le tacticien génial, en ce qui concerne le parlementarisme de la sociale-démocratie et la politique en général, aboutit à pragmatisme extrême. Il défend seulement pour l’Allemagne les points principaux de la critique anarchiste contre la sociale-démocratie (111). C’est pourquoi il n’est nullement étonnant que trois ans plus tard, Lénine considère la critique anarchiste du parlementarisme (et de la politique) comme une Négation absurde de la politique dans la société bourgeoise (112). Lénine n’a donc pas vu l’anarchisme seulement comme une théorie, mais comme une politique concrète rivale et opposée du mouvement ouvrier en Russie. Pour Lénine, la polémique contre l’anarchisme n’était pas théorique, mais de nature pratique et politique et organisationnelle (après la révolution d’octobre).
Pour toutes ces raisons, et durant la révolution, Lénine s’est référé à l’anarchisme suivant 1es besoins du moment. À l’occasion de sa rencontre avec Nestor Makhno en juin l9l8, Lénine déclare par exemple : La majorité des anarchistes ne réfléchissent et n’écrivent que sur l’avenir, sans comprendre le présent. C’est là ce qui nous sépare d’eux, nous autres communistes. Et Lénine d’ajouter que les bolcheviks sont prêts à un accord avec les anarchistes à certaines conditions bien connues (...) et à agir en faveur d’une libre organisation de producteurs (l13). On peut se demander dans quelle mesure ce n’était pas une question de tactique. surtout si l’on tient compte que finalement l’Armée Rouge s’est retournée contre son allié Makhno dans le combat contre l’intervention blanche.
La critique anarchiste des bolcheviks fut avant tout une critique de leur pratique après la révolution d’octobre. Pour la majorité des auteurs, cette pratique venait de l’expérience et des déceptions face à la réalité. Ce fut une fois de plus l’exemple de comment la révolution sociale et l’édification de la nouvelle société ne doivent pas être faites. C’est pour cette raison que l’aspect théorique dans ce groupe d’auteurs (appelés plus tard jeunes) est moins souligné que chez les auteurs non russes ou Kropotkine. Aussi, sans respecter l’ordre chronologique, je vais passer à la position des auteurs du deuxième groupe.
Rocker donne le cadre théorique de l’ensemble de la critique anarchiste des bolcheviks, lorsqu’il voit dans leur action après la révolution d’octobre la mise en pratique de la théorie marxiste de l’État (l14). Selon Rocker, Lénine voulut également gouverner 1’État, mais la législation immanente du mécanisme étatique de fer s’imposa aux bolcheviks. Au lieu d’être un instrument de libération le prétendu moyen de libération est devenu dans leurs mains un pur instrument d’oppression qui inflige au peuple les mêmes plaies que le knout du régime tzariste. Au 1ieu d’abolir les classes et les contradictions de classes, le nouvel État a créé une nouvelle caste de membres de l’appareil du parti bolchevique, et a continué de développer de nouvelles contradictions entre lui et les masses laborieuses qu’il prétendait vouloir protéger.
Rocker, comme l’ensemble des anarchistes, passe légèrement sur le problème de la contre-révolution armée, cause immédiate du caractère répressif marqué de cet appareil bolchevique : La dictature du prolétariat, qui n’a jamais été en fait qu’une dictature sur le prolétariat et qui, originairement, fut conçue comme provisoire tant que les forces contre-révolutionnaires ne seraient pas vaincues, est actuellement beaucoup plus enragés contre les représentants de toute autre pensée socialiste qu’à l’époque où Youdenitch, Denikine et Vranguel lançaient leurs armées réactionnaires contre 1a Russie soviétique. Pour Rocker, les bolcheviks ont abandonné le socialisme (il écrit au temps de la NEP) et le seul but qui reste est le maintien coûte que coûte de la domination de leur parti sur toutes les masses du peuple. Rocker en conclut : L’expérience russe a clairement démontré que le socialisme ne peut être réalisé dans le cadre du vieux système étatique mais qu’il doit, pour exister, se créer de nouveaux organes politiques (115).
Ailleurs Rocker appelle laconiquement ces nouveaux organes politiques : une nouvelle forme d’organisation politique dans laquelle le gouvernement des hommes cède la place à l’administration des choses (116). En laissant de côté le fait que (et peut-être justement pour cela) Rocker adopte l’optique de Saint-Simon de même que Marx et toutes les orientations marxistes, il s’agit de la théorie anarchiste traditionnelle de la révolution vue comme un processus d’abolition simultané de la société bourgeoise et d’auto-réalisation immédiate de l’idéal humaniste de la société juste (anarchie). Cette position qui consiste à critiquer la praxis bolchevique à partir de la théorie libertaire est caractéristique de l’ensemble de la critique anarchiste des bolcheviks (117).
Le participant-apologiste du mouvement controversé de Makhno dans le sud de 1’Ukraine, Voline (V.M. Eichenbaum) renouvelle essentiellement 1a critique de Rocker : Pour voir ce qu’est devenue la révolution russe (...) pour comprendre quelle raison ont travesti la victoire gigantesque du peuple en un échec pitoyable. Les causes les plus importantes de cette transformation, Voline les attribue à la conception bolchevique de la révolution comme moyen de création d’un pouvoir étatique qui, avant tout, est une structure autoritaire du régime post-révolutionnaire. D’un point de vue politique cette dernière apparaît comme le pouvoir d’une caste privilégiée qui désire concentrer dans ses mains tout le pouvoir économique et politique de la société.
Pour Voline durant le processus même de concentration du pouvoir dans les mains de l’appareil de répression, ll faut utiliser la force. L’intensité de la répression augmente en mettant en place l’appareil coercitif, qui fonctionne sur la collaboration entre les causes et les conséquences. Voline considère que le fondement de cet appareil ne vient pas de la défense contre les armes de la contre-révolution, mais de l’anéantissement et de la stérilisation de la puissante activité créatrice et spontanée des masses, vers la révolution libératrice. D’après Voline, si la base de l’appareil de répression avait été la défense contre 1a contre-révolution, alors
