Petite histoire mondiale de l'anarchosyndicalisme


...librement adapté de Marianne Enckell par la CNT-AIT éducation 30

 

Ouvrier, prends la machine, prends la terre, paysan ...

Quand les typographes et les ouvriers du bâtiment font grève à Genève, en 1868, des soutiens financiers leur arrivent de plusieurs pays d’Europe : les caisses de secours sont des outils essentiels de la solidarité, «en attendant que le salariat soit remplacé par la fédération des producteurs libres». A cette époque il n’y a pas de permanents syndicaux ni d’institutions ouvrières établies, mais seulement des sections de l’Association internationale des travailleurs, l’AIT ou «Première Internationale», qui existe depuis quelques années. Dès que les exploités et les opprimés s’organisent, ils savent qu’il leur faut des contacts internationaux pour être plus forts, mieux informés : la mondialisation ne date pas d’hier.

L’AIT fédère à ses débuts tous les courants autonomes du mouvement ouvrier, affirmant que «l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes». Mais Karl Marx et les siens veulent en faire un outil de leur politique, subordonner l’organisation ouvrière à la conquête du pouvoir politique et, de manière cohérente, contrôler les activités des sections depuis le Conseil général établi à Londres.

Contre ce centralisme autoritaire, Michel Bakounine et ses amis de la Fédération jurassienne pratiquent le fédéralisme, valorisent l’expérience de la Commune de Paris de 1871, donnent petit à petit forme à ce qui sera le mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste. Pas étonnant qu’ils se fassent expulser ! C’est presque toutes les forces vives de l’Internationale qui se solidarisent avec eux et qui soutiennent le congrès «fédéraliste» convoqué à Saint-Imier, dans le Jura suisse, en septembre 1872.

«L’autonomie et l’indépendance des fédérations et sections ouvrières sont la première condition de l’émancipation des travailleurs» déclare le congrès, qui propose la conclusion d’un «pacte d’amitié, de solidarité et de défense mutuelle entre les fédérations libres» établissant entre elles une correspondance directe et une défense solidaire, pour «le salut de cette grande unité de l’Internationale».

Sa déclaration la plus connue et la plus citée par la tradition anarchiste porte sur la «nature de l’action politique du prolétariat»: c’est là qu’il est dit que «la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat», que «toute organisation d’un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu’une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd’hui» et que «les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l’action révolutionnaire». Difficile de faire plus simple, plus clair !

La branche fédéraliste ou antiautoritaire de l’AIT a eu des sections importantes en Italie, en Espagne et en Suisse, et des groupes moins nombreux en France, en Belgique, aux États-Unis, en Uruguay et en Argentine ainsi que des adhésions d’Allemagne et des pays nordiques. Elle a été le véritable creuset du mouvement anarchiste qui s’est développé dans ces régions. C’est au cours de ces premières années d’existence que la Fédération régionale espagnole, notamment, fait progresser la discussion sur anarcho-communisme et anarcho-collectivisme, et que Ricardo Mella et Fernando Tárrida del Marmol proposent le concept d’anarchisme sans adjectif, qui sera repris avec bonheur aux États-Unis par Voltairine de Cleyre.

 

Don’t mourn, organize...

L’histoire de l’anarchosyndicalisme traverse le mouvement ouvrier organisé.

C’est d’abord aux États-Unis, après la fin de la Première Internationale, que les travailleurs relèvent la tête et passent à l’action directe. Dans les années 1880, le ralliement se fait autour de la journée de huit heures, des centaines de milliers d’ouvriers font grève pour la revendiquer. Le 3 mai 1886 à Chicago, un meeting convoqué pour s’opposer aux briseurs de grève se fait brutalement disperser par la police, il y a des morts et des blessés. La manifestation de protestation organisée sur le champ finit en cacophonie : une bombe a tué et blessé flics et manifestants. La condamnation à mort de cinq anarchistes accusés à tort d’avoir inspiré cet attentat suscite une vague de solidarité sans précédent et un mouvement planétaire qui n’est pas prêt de s’arrêter : la journée du Premier Mai, journée du souvenir et de la lutte pour la dignité ouvrière, devient la référence de tout le courant syndical, du plus révolutionnaire au plus compromis. Mais la mémoire dominante évacue vite le rôle qu’y ont eu les anarchistes, comme les partis socialistes vont évincer les anarchistes de leurs réunions. De la Première Internationale, ils n’ont en effet retenu que le primat du parti politique sur l’organisation autonome des prolétaires.

Les anarchistes ripostent en développant leur présence sur le terrain des luttes ouvrières, en pratiquant l’action directe, en ouvrant des lieux comme les Bourses du travail, puis en créant les Confédérations. Au début du XXe siècle, la CGT française entend organiser l’ensemble des ouvriers en dehors de toute ligne politique ; selon la Charte d’Amiens, son texte fondateur, le syndicalisme se suffit à lui-même. En revanche la FORA argentine et la CNT espagnole, qui naissent à la même époque, sont des organisations révolutionnaires de type syndical qui, prônant l’abolition du salariat et le refus de la politique politicienne, visent le communisme libertaire comme but final. A une différence près, toutefois : la CNT est étroitement liée à «l’organisation spécifique», la FAI anarchiste, tandis que la FORA entend éduquer ses membres en son sein même pour les conduire à adopter le communisme anarchiste. Les Industrial Workers of the World, aux États-Unis, développent à la même époque des techniques originales d’organisation, d’action directe, de sabotage et de propagande : c’est dans ce cadre-là, par exemple, qu’apparaît le chat noir des anarcho-syndicalistes et que Joe Hill met des paroles révolutionnaires sur des airs de cantiques connus de tous : «Ne portez pas le deuil, organisez-vous !» Le modèle des IWW, avec son refus radical des négociations collectives, se répandra au Chili, en Afrique du Sud, en Australie, où ses militants seront notamment en tête du mouvement antimilitariste en 1914. La SAC suédoise, quant à elle lutte contre le monopole de la centrale syndicale LO, développe le système du «tarif syndical» comme alternative aux négociations collectives. CGT et IWW ont de leur côté institué le label : on voit encore parfois, notamment sur des imprimés, l’indication «ce travail a été effectué par des ouvriers syndiqués».

La discussion, entamée au congrès anarchiste d’Amsterdam en 1907 par Pierre Monatte et Errico Malatesta, dure aujourd’hui encore pour savoir si l’organisation syndicale suffit comme organisation révolutionnaire, si le syndicat est la cellule de base de la société future, ou s’il est intrinsèquement réformiste, ou encore s’il doit être doublé d’une organisation anarchiste «spécifique».

Lorsque le Parti communiste d’Union soviétique cherche à prendre l’hégémonie sur le mouvement syndical international, les anarcho-syndicalistes redonnent vie à l’AIT en 1922, avec treize organisations représentant un million et demi de travailleurs. Elle fédère les luttes développées au cours des années précédentes, avec leurs armes spécifiques : grève générale, solidarité, boycott, sabotage, et développe les armes culturelles avec une série de revues de qualité comme Die Internationale en Allemagne ou le Suplemento de la Protesta en Argentine.

La crise économique des années 1930 puis le fascisme portent un coup dur aux organisations radicales. Les syndicats socialistes et communistes se replient sur des positions défensives ou nationales, les compagnons sont forcés à l’exil, les sections de l’AIT se vident de leurs membres dans plusieurs pays. La révolution espagnole et la guerre civile seront l’occasion d’un fort mouvement de solidarité, mais provoqueront aussi des divisions et des conflits inattendus.

Après des années de latence, on voit réapparaître aujourd’hui de solides mouvements anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires dans nombre de pays, sous diverses étiquettes.

 

Nostra patria è il mondo intero...

L’histoire de l’anarchisme traverse les révolutions du XXe siècle et les frontières. La Commune de Paris de 1871 avait attiré la solidarité active de militants de l’AIT d’Italie, de Pologne, de Suisse qui avaient participé aux combats ; et les communards qui durent s’exiler en Suisse, en Belgique, en Angleterre ou en Espagne y furent accueillis comme des frères.

Emiliano Zapata au Mexique a été inspiré par l’anarchiste Ricardo Flores Magón. Pendant les années révolutionnaires, de 1910 à sa mort en 1919, il mène ses troupes sous le drapeau de Tierra y Libertad, un slogan dont l’écho est arrivé jusqu’à nos jours : venu de la Russie du XIXe siècle, il est passé par l’Espagne pour retourner au Chiapas.

Dans la Russie révolutionnaire, de 1917 à 1921, les anarchistes – plusieurs sont arrivés de gré ou de force de leurs pays d’accueil, la France, les États-Unis – défendent l’idée des conseils ouvriers, les soviets, contre le pouvoir du Parti et de ses bureaucrates, avant que ces derniers ne les forcent à l’exil. En Ukraine, Nestor Makhno mène l’insurrection paysanne contre les Blancs contre-révolutionnaires, puis contre les Rouges qui veulent en finir avec les anarchistes ; dans l’île de Cronstadt, marins et soldats instaurent une Commune libre qui tiendra jusqu’à ce que l’armée rouge aux ordres de Trotsky l’écrase.

En Chine, des jeunes gens ayant étudié en France diffusent les idées anarchistes pour lutter d’abord contre les «seigneurs de la guerre», puis contre l’hégémonie du Parti communiste. Ils sont surtout implantés dans le mouvement ouvrier du sud du pays et actifs dans les grandes grèves de 1927 à Canton et à Hong Kong. Le romancier Ba Jin (Li Pei Kan) traduit les classiques anarchistes et publie plus tard une série de brochures en soutien à la révolution espagnole.

Dans les mouvements des conseils en Allemagne, en Italie et en Hongrie, en 1918-1920, les anarchistes ont mis toutes leurs forces et subissent les plus fortes répressions. Gustav Landauer, commissaire à l’éducation de la Commune de Munich, est assassiné en 1919, peu après Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les leaders socialistes révolutionnaires ; le poète Erich Mühsam, après des années de prison, meurt assassiné en camp de concentration en 1934. La Commune de Budapest est écrasée dans le sang ; les occupations d’usines de 1920 en Italie, témoignant de la croissance du syndicalisme révolutionnaire, sont sabotées par les socialistes qui ouvrent la voie à la «contre-révolution préventive» organisée par les bandes fascistes et l’État.

 

Libres enfants...

En 1901, Francisco Ferrer fonde à Barcelone l’École moderne, qui s’inspire du rationalisme scientifique et fait confiance au progrès. Elle vise la libération de l’individu et la formation d’hommes et de femmes capables de transformer la société. Elle prône la coéducation des sexes et des classes sociales, afin d’attaquer à la racine les préjugés et de préparer des générations futures lucides. Vers la même époque, Paul Robin et Sébastien Faure ont dirigé en France des écoles libres où la pédagogie était basée sur la liberté, la confiance, la mixité, la combinaison entre travail manuel et travail intellectuel. Mais c’est l’expérience de Ferrer qui aura le plus d’écho : après son assassinat en 1909, et portées par la vague de sympathie et de solidarité, des Écoles modernes, des Écoles Ferrer se fondent au Brésil, en Suisse, aux États-Unis, en Italie… La pédagogie active et les écoles alternatives actuelles se sont toutes inspirées, directement ou non, de ces prédécesseurs. En Angleterre (avec l’école de Summerhill entre autres) et aux États-Unis, les écoles libertaires sont encore nombreuses malgré les difficultés que leur fait le système officiel. Plus récemment il s’en est créé en Espagne (Paideia), en Australie (School without walls), en France (Bonaventure).

 

A las barricadas, por el triunfo de la Confederación...

Le plus beau chapitre de l’histoire de l’anarcho-syndicalisme est évidemment la révolution espagnole de 1936, malgré ses suites tragiques. Pendant plusieurs mois, ouvriers et paysans ont vécu le communisme libertaire dans les usines et les villages, dans les milices, dans les familles, dans les services publics ; des dizaines de milliers de femmes ont participé à l’organisation des Femmes Libres. Mais ils devaient aussi faire la guerre pour défendre la nouvelle société qu’ils créaient.

La confédération anarchosyndicaliste CNT, fondée en 1910, et plus puissant syndicat d'Espagne, avait mis toutes ses forces dans l’éducation du peuple, la pratique de l’organisation et la préparation de l’insurrection. Avec la Fédération anarchiste FAI, des tentatives révolutionnaires sont lancées de 1932 à 1934 dans plusieurs régions du pays: constitution dans les villages de collectivités communistes libertaires, assaut contre les casernes et les mairies, qui renforcent l’enracinement populaire de l’anarcho-syndicalisme mais suscitent une répression démesurée et la polarisation d’avec la gauche politique. En juillet 1936, les syndicalistes sont toutefois prêts à riposter au coup d’État du général Franco, montent «aux barricades, pour le triomphe de la Confédération», donnent l'assaut aux casernes et sauvent la plupart des villes: le mouvement des collectivisations démarre aussitôt, en même temps que se constituent les milices.

La solidarité des compagnons étrangers est immédiate ; des centaines d’anarchistes français, italiens, allemands, argentins, suisses quittent leur travail dès le mois d’août 1936 pour aller se battre en Espagne contre le fascisme et pour la révolution sociale. Vingt-cinq anarchistes chinois arriveront jusqu’à Marseille avant de devoir rebrousser chemin. Des camions de vivres et de vêtements, sous lesquels sont souvent dissimulées des armes, cahotent à travers les Pyrénées et passent la frontière sous les vivats.

Bien différente est l’attitude des démocraties européennes et de la gauche socialiste et communiste, qui craignent la généralisation de la guerre et la victoire de la révolution et adoptent une politique de non intervention. Elles ouvrent ainsi la porte à l’appui massif de Mussolini et d’Hitler aux fascistes espagnols : ils leur envoient troupes, avions et armement lourd. Ce n’est qu’en octobre que l’URSS change de tactique et encourage la constitution des Brigades internationales, sévèrement encadrées, dont une des missions sera de briser l’élan révolutionnaire du peuple au profit de la guerre.

Les fronts se sont multipliés ainsi que les victimes, les milices de la CNT, privées d’armes et de munitions par le gouvernement républicain, les prennent sur l'ennemi, tandis que les usines collectivisées improvisent véhicules blindés et obus. Peu à peu, l’industrie tout entière devient industrie de guerre ou d’arrière-garde, et «la guerre dévore la révolution». Dans son isolement, jugeant prioritaire la défense du front antifasciste, la CNT prend la décision discutable d’entrer en septembre déjà dans le gouvernement de Largo Caballero, puis d’accepter du bout des lèvres la militarisation des milices. C'était perdre tout à la fois sa force militaire et les raisons d'en user. Les staliniens, maîtres des armements envoyés par l'URSS, peuvent alors s’attribuer la direction de cette guerre. En mai 1937, à Barcelone, ils s’attaquent de front au POUM et à la CNT. Cette dernière, prise entre deux feux, et poursuivant aveuglement sa politique d'unité, ne sait qu’appeler au calme.

Les collectivités de Catalogne et d’Aragon seront bientôt reprises en main, celles du Levant tiendront encore plusieurs mois. En février 1939, Barcelone est prise par les troupes franquistes, en mars c’est au tour de Madrid. Des milliers d’anarchistes et de républicains sont massacrés ou emprisonnés, des centaines de milliers prennent la route de l’exil et se trouvent confinés dans des camps établis à la hâte sur les plages française de Méditerranée.

La CNT se reconstitue en exil, principalement en France, où elle continue sa guerre anti-fasciste dans la Résistance. À l’intérieur de l’Espagne, la CNT ne cesse de se reconstituer dans la clandestinité, au prix de nombreux morts et d’interminables années de prison, jusqu'à la disparition de Franco, en 1975, et la transformation du franquisme en royalisme parlementaire.

En 1946, les syndicalistes-révolutionnaires de la CGT-S-R, ainsi qu'une partie des anarcho-syndicalistes subsistant à la CGT fondent la CNT française; la CNT en exil restant tournée vers l'Espagne, et l'activité en France de ses militants plombée par les obligations de leur statut de réfugiés politiques.

En 1947, à l'éclatement de la CGT, ce qu'il y avait encore d'anarcho-syndicalistes rejoignit FO (UD de Loire-Atlantique, principalement), d'autres la CNT, les enseignants restérent à la FEN, désormais déconfédérée, où ils constituaient l'Ecole Emancipée; tandis que l'atypique Syndicat du Livre continuait à la CGT.